
Siège de la paroisse de Saint-Landry, la ville des Opelousas se trouve en Louisiane dans la région de l’Acadiane, que l’on appelle aussi pays cadien (ou cajun en anglais). Cette localité qui compte près de 16 000 habitants est un haut lieu de la musique cadienne et du zydeco, Clifton Chenier est d’ailleurs né dans les parages… Mais si on y vient aujourd’hui notamment pour ses traditions musicales et culinaires, elle fut malheureusement le théâtre d’un épisode particulièrement sanglant de l’histoire des États-Unis, le massacre des Opelousas, survenu en 1868. À l’époque, trois ans après l’abolition de l’esclavage et la fin de la guerre de Sécession, les États-Unis vivent une période appelée Reconstruction, qui s’étend de 1865 à 1877. Dans un article du 4 septembre 2025 sur le massacre de Clinton, Mississippi, j’évoquais les principaux objectifs de cette Reconstruction : réintégration des États sudistes (ou confédérés), égalité des droits pour les anciens esclaves, restitution de terres aux Afro-Américains.

En avril 1868, la Louisiane adopte une nouvelle constitution qui prévoit un système éducatif « intégré » (les écoles peuvent recevoir des élèves de différentes ethnies), ainsi que le droit de vote et l’accès aux lieux et services publics pour les Afro-Américains. En outre, au niveau national, ratifié le 9 juillet 1868, le 14e amendement de la Constitution « accorde la citoyenneté américaine à toute personne née ou naturalisée aux États-Unis », ce qui entend les anciens esclaves. Il prévoit aussi « qu’aucun État ne pourra promulguer ou appliquer une loi qui restreindrait les immunités et les privilèges [autrement dit, les droits] des citoyens des États-Unis, ni priver une personne de sa vie, de sa liberté ou de ses biens sans procédure légale régulière ». Mais les États sudistes, à l’origine du régime esclavagiste, ne comptent pas favoriser l’application de cet amendement, et ils instaureront d’ailleurs des Codes noirs (Black Codes) qui visent justement à priver les Afro-Américains de leurs droits. Dès lors, les tensions raciales sont courantes, surtout que les Noirs obtiennent des victoires sur la scène politique, et durant l’été 1868 en Louisiane, plusieurs membres de familles afro-américaines sont assassinés par des suprémacistes blancs.

Précisons qu’à l’époque, d’une manière générale, les Afro-Américains sont républicains alors que les suprémacistes sont démocrates. Ces derniers ne supportent pas les succès politiques des Noirs et fondent des organisations qui basent leurs actions sur la violence. Pour illustrer cela, dans un article du 28 septembre 2018 pour le Smithsonian Magazine, Lorraine Boissoneault cite Henry Clay Warmoth dans son livre Politics, and Reconstruction: Stormy Days in Louisiana (Kessinger Publishing Co, 2004) : « Des organisations secrètes démocrates se formaient, et toutes étaient armées. Nous avions The Knights of the White Camelia, le Ku Klux Klan et une organisation italienne appelée The Innocents, qui paradaient la nuit dans les rues de La Nouvelle-Orléans et sur les routes de campagne dans les paroisses, semant la terreur parmi les républicains. » Donnant une idée de l’omniprésence de ces organisations, Boissoneault précise ensuite : « Les groupes d’autodéfense [en fait des milices composées de justiciers autoproclamés…] étaient si importants qu’ils comptaient souvent presque tous les hommes blancs de la région. Le rédacteur en chef d’un journal démocrate estima que plus de 3 000 hommes appartenaient aux Knights of the White Camelia de la paroisse de Saint-Landry, qui ne comptait alors au total que 13 776 Blancs, femmes et enfants compris. »

Parmi les opposants aux suprémacistes figure Emerson Bentley, un Blanc républicain originaire de l’Ohio, qui est rédacteur en chef de l’édition anglaise du St. Landry Progress, et qui enseigne à la Freedmen’s School (école des affranchis) aux Opelousas. Début septembre 1868, Bentley découvre une note sur la porte de l’école (« B.B. Beware! K.K.K. »), illustrée d’un cercueil, d’un crâne, d’os et d’un poignard ensanglanté. Face à cette menace directe du Ku Klux Klan (beware signifie attention), Bentley ne se démonte pas et continue de couvrir les événements politiques pour son journal. Le 13 septembre 1868, les républicains organisent un meeting à Washington, 10 kilomètres au nord des Opelousas. Ils trouvent les rues envahies de membres armés des Seymour Knights, la branche locale des Knights of the White Camelia. La tension est palpable et l’événement s’achève sans incident, mais les démocrates invitent Bentley à rédiger un compte-rendu « honnête » de l’opération.

Ce ne sera visiblement pas le cas, et au matin du 28 septembre 1868, il y a tout juste 158 ans, trois démocrates membres des Seymour Knights (dont un agent de police et un futur juge), John Williams, James R. Dickson et Sebastian May, viennent à l’école, obligent Bentley à signer d’une rétractation de son article et le passent à tabac. Effrayés, les élèves s’enfuient en criant : « Ils sont en train de tuer M. Bentley ! » La rumeur se répand et Bentley est considéré comme mort alors qu’il a pu en réalité s’échapper et se cacher chez des amis républicains. Il partira ensuite pour La Nouvelle-Orléans où il vivra jusqu’à son décès en 1889. Suite à cela, pensant donc que Bentley est mort, quelques dizaines d’Afro-Américains se regroupent dans la nuit près des Opelousas pour évoquer l’attitude à adopter pour le venger. Mais ils sont attendus par des suprémacistes armés à cheval. Vingt-sept Afro-Américains sont sommairement exécutés et vingt-neuf autres sont emprisonnés.

Ce n’est malheureusement que le début, et de leur côté, les suprémacistes mobilisent rapidement des milliers de membres. Supérieurs en armes comme en nombre, ils peuvent perpétrer ce qui sera le pire massacre de toute la Reconstruction. Quand ils ne parviennent pas à capturer les Afro-Américains, ils les poursuivent jusque dans les bayous où ils les lynchent. Ces violences se poursuivront au moins cinq jours ou peut-être deux semaines, les historiens ne s’accordant pas tous sur ce point. De même, le bilan varie selon les sources mais il est effroyable, on parle de 150 à 300 morts chez les Noirs, et 30 à 50 chez les Blancs. L’événement ne sera pas sans conséquence en termes de politique dans toute la paroisse, où le parti républicain n’aura aucun poids lors de l’élection présidentielle de novembre 1868, et selon Boissoneault, « les personnes qui supervisèrent l’élection furent pleinement convaincus que nul, ce jour-là, n’aurait pu voter autrement que pour la liste démocrate sans être tué dans les 24 heures. » De fait, le parti sera absent de la paroisse durant quatre ans, et il faudra attendre 1876 pour qu’un journal républicain réapparaisse.

Mais comme toujours, je vous propose une sélection de chansons en lien avec les Opelousas (aujourd’hui au nombre de 10), œuvres d’artistes qui sont nés où ont vécu dans cette région, où bien qui entretiennent la tradition locale.
– You Gonna Need Me en 1955 par Morris Pejoe.
– Opelousas Waltz en 1959 par Austin Pitre.
– Colinda en 1962 par Rod Bernard.
– Opelousas Hop en 1970 par Clifton Chenier.
– Hot Pepper en 1998 par Roy Carrier.
– Richest Man en 2007 par Jeffery Broussard.
– My Zydeco Shoes en 2010 par Chubby Carrier avec Jamie Bergeron.
– Grand Texas en 2011 par Hadley Castille.
– Oh Girl en 2021 par Wayne Singleton.
– Zydeco Push en 2023 par Koray Broussard.

