Cassandra Wilson, 1955-2026

Au festival de jazz de Skopje, 20 octobre 2013. © : Robert Atanasovski / AFP / Le Monde.

La chanteuse Cassandra Wilson est partie ce 1er septembre 2026 à l’âge de soixante-dix ans, visiblement brutalement même si les raisons de son décès n’ont pas été divulguées. Cassandra, c’était LE grain. Voix de contralto, la tessiture la plus grave (et la plus rare) pour une femme, elle débordait pourtant de sensualité. Car elle avait donc ce timbre souple sans pareil, tourbé et suave. Elle a essentiellement mené sa carrière dans le jazz, mais à l’instar d’une Dinah Washington, malgré une voix fort différente, elle pouvait aborder tous les styles avec une assurance incomparable tant elle sentait la musique. Cela suffit pour installer Cassandra Wilson parmi les plus incroyables vocalistes de sa génération. Et, outre son talent, rendre hommage ici à une artiste qui a repris Robert Johnson, Charles Brown, Van Morrison, Ann Peebles, Son House, Mississippi Fred McDowell, Muddy Waters, Willie Dixon, Elmore James et Charlie Patton, avant de consacrer tout un album à Billie Holiday, tombe sous le sens…

Au BIM Huis à Amsterdam, Pays-Bas, 21 mai 1988. © : Frans Schellekens / Redferns / Getty Images.

Cassandra Fowlkes voit le jour le 4 décembre 1955 à Jackson, la capitale du Mississippi. Sa mère, Mary McDaniel, est une enseignante passionnée de musique Motown, et son père, Herman Fowlkes Jr, a étudié basse et guitare jazz tout en se produisant localement dans des groupes. Dans un tel contexte, son destin était tracé, et elle apprend le piano très jeune, comme elle le relatait le 28 mars 2022 à Jo Reed dans une interview pour le National Endowment for the Arts : « Selon mes parents, quand j’avais cinq ans, ils m’ont emmené chez un de leurs amis qui possédait un piano. Quand j’ai commencé à jouer, ils ont vu que j’étais très à l’aise et surtout très heureuse. Dès lors, ma mère a décidé d’acheter un piano. Il est toujours là, à la maison. » La guitare viendra sept ans plus tard selon le même entretien : « Mon père qui avait une guitare archtop (…) m’a dit que j’aimais tirer sur les cordes pour les faire résonner, ce que nous appelons les harmoniques. Ça me semblait angélique, de la musique céleste, et je me suis plus intéressée à la guitare. Après sept ans de leçons de piano, j’ai alors demandé à mon père si je pouvais me mettre à la guitare. »

© : TSF Jazz.

Alors âgée de douze ou treize ans, Cassandra ne se voit pas nécessairement chanteuse. Mais comme elle commence aussi au même moment à écrire et composer à la guitare, le chant vient naturellement. Lors de cet apprentissage, le jazz ne s’impose pas encore : « J’écoutais des gens comme Joni Mitchell, James Taylor, Richie Havens, Odetta. Je crois que c’était le début de ce mouvement d’auteurs-compositeurs-interprètes. À partir de fin des sixties et dans les seventies, j’ai vraiment commencé à m’intéresser à la musique folk et un peu au blues, mais surtout au folk. » Elle se produit d’abord dans cette veine, mais en touchant aussi au R&B et au funk, durant ses études au Millsaps College (arts libéraux) puis à l’université d’État de Jackson, où elle obtient un diplôme en communication de masse. Le jazz s’ajoute peu à peu à son répertoire, et il prend plus d’importance en 1981 quand elle s’installe à La Nouvelle-Orléans, où elle suit son mari Anthony Wilson dont elle conservera le nom.

En 2002. © : David Corio / Redferns / Getty Images.

Employée de la chaîne télévisée WDSU, elle découvre cette scène : « Ce fut le grand moment de ma vie. Je travaillais la journée, puis je sortais et je rencontrais le soir ces musiciens incroyables de La Nouvelle-Orléans, des gens comme Ellis Marsalis et Earl Turbinton. En fait, j’ai participé à un album avec un des plus grands batteurs de tous les temps, James Black. C’était tout simplement une des périodes les plus passionnantes de ma vie, être dans cette ville pour comprendre et assimiler une musique un peu différente de celle apprise à Jackson. Nous revendiquions le jazz, mais il était mélangé avec un peu plus de blues. Alors que là-bas, même si c’est similaire, la palette est plus large en termes d’improvisation. Et dès lors, j’ai vraiment commencé à expérimenter l’utilisation de la voix en improvisant. » Elle reste toutefois à peine un an dans la Crescent City et part pour New York, toujours avec son mari. Et cette nouvelle scène l’immerge cette fois franchement dans le jazz…

© : Discogs.

Cassandra rejoint le collectif M-Base du saxophoniste Steve Coleman, qu’elle va accompagner sur huit albums à partir de 1985. Parallèlement, elle mène une carrière personnelle sous son nom avec un premier album en 1986 chez JMT, « Point of View ». Sept autres suivent, certes réussis mais en marge de l’objet de ce site. Puis sa musique évolue notablement quand elle signe chez Blue Note. Dès « Blue Light ’til Dawn » en 1993, elle reprend ainsi Come on in My Kitchen et Hellhound on My Trail de Robert Johnson, Tell Me You’ll Wait for Me de Charles Brown et Oscar Moore, Tupelo Honey de Van Morrison et I Can’t Stand the Rain d’Ann Peebles, Don Bryant, Bernard « Bernie » Miller. Avec une approche totalement nouvelle qui met en avant des guitares acoustiques soutenues par six percussionnistes (!), l’album est très bien reçu et atteint la dixième place des charts Jazz de Billboard.

© : Blue Note Records.

Et deux ans plus tard, « New Moon Daughter », fait plus que confirmer : numéro 1 des charts Jazz et Grammy Award ! Aux côtés de relectures de chansons de U2, Hank Williams et Neil Young, on relève des versions hantées de Strange Fruit de Lewis Allan pour Billie Holiday et de Death Letter de Son House. Plus près de nous et toujours chez Blue Note, Cassandra fait siens des titres de Mississippi Fred McDowell (You Gotta Move) et de Robert Johnson (Hot Tamales) sur « Belly of the Sun » en 2002, Muddy Waters (Honey Bee) sur « Glamoured » en 2003, Willie Dixon (I Want to Be Loved) sur « Thunderbird » en 2006, Robert Johnson/Elmore James (Dust My Broom) sur « Loverly » en 2008 qui lui vaut son deuxième Grammy Award, et Charlie Patton (Saddle Up My Pony) sur « Silver Pony » en 2010. Enfin, sur « Coming Forth by Day » en 2015, elle rend donc un vibrant hommage à Billie Holiday. Ce sera l’ultime legs de Cassandra Wilson, chanteuse incomparable que nous n’oublierons pas tant elle sut fédérer les différentes musiques populaires.

© : Mark Robbins / JazzTimes.

Pour conclure cet article, je vous propose en écoute les douze chansons en rapport avec ce site reprises par Cassandra sur les albums cités plus haut.
– Come on in My Kitchen en 1993.
– Hellhound on My Trail en 1993.
– Tupelo Honey en 1993.
– I Can’t Stand the Rain en 1993.
– Strange Fruit en 1995.
– Death Letter en 1995.
– You Gotta Move en 2002.
– Hot Tamales en 2002.
– Honey Bee en 2003.
– I Want to Be Loved en 2006.
– Dust My Broom en 2008.
– Saddle Up My Pony en 2011 (version live un an après l’album).

© : Discogs.