
Le 13 juin 1928, il y a tout juste 98 ans, Henry « Ragtime Texas » Thomas enregistre à Chicago pour Vocalion six chansons : Don’t Ease Me In, Texas Easy Street Blues, Bull Doze Blues, Old Country Stomp, Texas Country Blues et Fishing Blues. Sur trois d’entre elles, outre la guitare, le chanteur s’accompagne d’un instrument proche de la flûte de Pan (quills), une des caractéristiques de sa musique. Mais Bull Doze Blues nous intéresse tout particulièrement. Comme je l’écrivais dans un article du 27 avril 2019, elle s’appuie sur un thème classique très présent dans les textes des pionniers du blues, l’histoire d’un homme qui va prendre le train pour retourner chez lui après une séparation : « Je m’en vais, chérie, et dans pas longtemps / Aussi sûr que ce train qui va quitter la gare de Mobile / Je viens te serrer la main et dire au revoir à ton père / Je retourne à Memphis, Tennessee (…). » Sa mélodie presque légère est également assez inhabituelle dans le blues rural de cette époque.

Quarante ans plus tard, le 1er novembre 1968, le groupe Canned Heat sort pour Liberty son album « Living the Blues » avec une chanson intitulée Going Up the Country, également présente sur un single trois semaines plus tard. Canned Heat l’interprétera ensuite à Woodstock en août 1969, mais le morceau deviendra mondialement célèbre l’année suivante, quand il sera retenu comme générique du film fleuve Woodstock (185 minutes puis 224 minutes en version director’s cut en 1994) sur le célèbre festival, réalisé par Michael Wadleigh. En écoutant Going Up the Country par Canned Heat, on relève immédiatement qu’il s’agit d’une adaptation du Bull Doze Blues d’Henry Thomas, avec rigoureusement la même mélodie et le même solo de flûte ! En revanche, Alan Wilson a pris le soin de modifier les paroles, avec une introduction en forme d’hymne hippie : « Je pars à la campagne, chérie, tu ne veux pas venir ? / Je vais aller là où je ne suis jamais allé / Je vais aller là où l’eau a le goût du vin / On pourra plonger dans l’eau, se saouler tout le temps. » Mais la deuxième partie est plus politique en cette période de guerre du Vietnam : « Je ne saurais te dire exactement où nous allons / Mais nous devrons peut-être quitter les USA / Car il y a un tout nouveau jeu auquel je ne veux pas jouer. » Quoi qu’il en soit, je vous propose d’écouter la version originale de Bull Doze Blues par Henry Thomas et sa relecture par Canned Heat sous le titre Going Up the Country.

