
Au tour de Clarence Carter, décédé le 13 ou 14 mai 2026 à l’âge de quatre-vingt-dix ans des suites d’une pneumonie (il avait également contracté un cancer de la prostate). Ce chanteur-guitariste fut une figure de la soul sudiste des années 1960 et 1970 et s’inspira du blues, il est donc logique d’évoquer son parcours ici. Clarence George Carter naît aveugle le 14 janvier 1936 à Montgomery, capitale de l’Alabama et troisième ville la plus peuplée de l’État. Il est issu d’une famille de métayer et sa mère fait tout pour ne pas se comporter avec lui comme s’il avait un handicap, une approche primordiale pour son éducation. Dans une interview d’Elaine Hegwood Bowen publié par The Chicago Crusader le 29 juillet 1022, Carter révèle : « Elle me faisait faire la vaisselle et laver les vitres des fenêtres de la maison. Je savais que la vaisselle était propre quand elle commençait à couiner… » En 1932, il entre à l’Alabama Institute for the Deaf and Blind à Talladega, à l’est de Birmingham, où il apprend le piano dans le cadre de son programme scolaire classique, mais aussi la guitare à neuf ans en autodidacte, cette fois en écoutant des bluesmen comme John Lee Hooker, Lightnin’ Hopkins et Jimmy Reed.

Mais Carter est également un élève studieux et brillant. Après le lycée, il étudie à partir de 1956 à l’université d’État de l’Alabama à Montgomery, où il ne se contente pas de chanter et jouer de la guitare, mais profite également de sa formation musicale classique pour composer au piano et transcrire des arrangements et des partitions en braille. En 1960, il décroche un diplôme (l’équivalent de notre licence) en musique. Un cursus qui aurait dû le mener à l’enseignement, mais des concerts donnés les week-ends pour payer ses études le persuadent de se consacrer à la musique en tant qu’artiste. Il se produit en effet dans les clubs locaux avec un autre étudiant aveugle, Calvin Scott, dans un groupe appelé Clarence & Calvin. Mais c’est toutefois sous le nom de Calvin and Clarence qu’ils sortent en 1961 et 1962 deux singles pour Fairlane, I Wanna Dance (But Don’t Know How)/Money and Women et Goodnight Irene/I Don’t Know (Schoolgirl). Il leur arrive aussi d’accompagner des artistes de passage comme Otis Redding et John Lee Hooker.

Puis le duo change de nom pour C & C Boys, qui cette fois signent chez Duke pour quatre nouveaux singles, mais le label alors détenu par Don Robey ne leur permet pas de percer commercialement. Les deux hommes persistent et parviennent même à enregistrer au studio FAME de Rick Hall en 1965. L’animateur radio Zenas Sears convainc alors Jerry Wexler du label Atlantic de réaliser pour sa filiale Atco le single Step By Step/Rooster Knees & Rice, en tant que Clarence & Calvin, le nom d’origine du duo. Mais Calvin Scott est victime l’année suivante d’un grave accident de la route, et Clarence Carter poursuit sa carrière en solo. Le 4 octobre 1966, il enregistre une chanson dont il est l’auteur, Tell Daddy, grâce à laquelle il entre pour la première fois dans les charts R&B de Billboard (n° 35), à laquelle répondra dix mois plus tard Etta James avec Tell Mama. Le talent de Carter est désormais reconnu et il rejoint Atlantic fin 1967.

L’événement marque le début de la période la plus faste du chanteur à la voix ultrapuissante de baryton mais qui ne manque pas de souplesse, ce qui lui permet d’évoluer du langoureux au sarcastique, avec si nécessaire un zeste de grain qui vient faire la différence. Il sort en 1968 son premier album, « This Is Clarence Carter », et la chanson Slip Away qui en est tirée se hisse à la deuxième place des charts R&B de Billboard. L’année suivante, il réédite quasiment la même performance avec Too Weak To Fight (numéro 3), cette fois issue de son deuxième album, « The Dynamic Clarence Carter », sur lequel Duane Allman, alors « pilier » de FAME, fait partie des guitaristes. Ces deux morceaux atteignent également le Top 15 des charts Pop, et entre les deux, Back Door Santa (très inspiré du Back Door Man de Willie Dixon !) est également un beau succès. Lors de ses tournées, il compte parmi ses choristes la chanteuse Candi Staton, qu’il épouse en 1970, et qui lui donnera un fils, Clarence Carter, Jr. Selon Staton dans des propos rapportés par The Guardian, elle l’a épousé car il était aveugle et parce que son précédent mari lui adressait des reproches dès qu’elle regardait un autre homme. Hélas, ce sera finalement l’infidélité de Carter qui mènera à leur divorce en 1973…

Entre-temps, Clarence Carter place d’autres hits dans les charts dont Snatching It Back, The Feeling Is Right, Doin’ Our Thing, I Can’t Leave Your Love Alone et surtout Patches en 1970 (n° 2 des charts R&B, n° 4 du Hot 100), qui lui vaut une nomination aux Grammy Awards. Il quitte ensuite Atlantic pour Fame puis ABC, mais comme beaucoup d’artistes dans son registre à une époque qui voit l’avènement du disco, il ne connaît plus le même succès à partir du milieu des années 1970. Après des années de vaches maigres pour de petits labels, il revient un peu sur le devant de la scène dans les années 1980 et au début de la décennie suivante, quand il est sous contrat avec Ichiban. Ensuite, ses albums s’espacent, son dernier étant « Sing Along With Clarence Carter » en 2011. Mais Clarence Carter n’aura jamais renoncé en continuant de se produire tant que sa santé le permettait, et on ne saurait sous-estimer l’importance et le talent d’un chanteur d’une telle qualité, qui parvint à se distinguer à une époque où la concurrence était très forte dans le domaine de la soul.

Voici maintenant dix chansons en écoute.
– I Wanna Dance (But Don’t Know How) en 1961 par Calvin and Clarence.
– I Don’t Know (Schoolgirl) en 1962 par Calvin and Clarence.
– Step By Step en 1965 par Clarence & Calvin.
– Tell Daddy en 1966 par Clarence Carter.
– Slip Away en 1968 par Clarence Carter.
– Too Weak To Fight en 1969 par Clarence Carter.
– Snatching It Back en 1969 par Clarence Carter.
– Patches en 1970 par Clarence Carter.
– Sixty Minute Man en 1973 par Clarence Carter.
– Strokin’ en 1986 par Clarence Carter.

