« Brother » Ford Nelson, 1925-2026

© : Larry Coyne / The Commercial Appeal.

Il était sans doute le dernier témoin et acteur des débuts de la radio destinée aux Afro-Américains aux États-Unis. Alfordson « Brother » Ford Nelson vient en effet de nous quitter ce 12 mai 2026 à l’âge de cent ans. Né le 26 juin 1925 à Memphis, il grandit dans le quartier de Klondike, le premier de la ville tenu par des propriétaires noirs dès les années 1890. Il est issu d’une famille de huit enfants, et après son diplôme de fin d’études secondaires en 1942 (l’équivalent de notre baccalauréat), il obtient une licence d’anglais. Après avoir exercé comme pianiste de jazz et de R&B, il apparaît en 1949 au piano au sein du groupe d’un jeune chanteur-guitariste né la même année que lui, qui depuis peu se fait appeler B.B. King, et qui commence à se faire connaître en intervenant à l’antenne pour la station de radio WDIA, fondée deux ans plus tôt. Outre Nelson, la formation comprend un autre pianiste, le futur Johnny Ace.

Joe Hill Louis, B.B. King, « Brother » Ford Nelson au piano derrière une femme non identifiée sur la grosse caisse, Rufus Thomas, une autre femme non identifiée et Nat D. Williams à WDIA, début des années 1950. © : Ernest Withers.

Dans le livre de David Ritz Blues All Around Me: The Autobiography of B.B. King (It Books, 2011), B.B. raconte : « Plus je restais à WDIA, plus je me sentais comme chez moi. Et ils me laissaient faire de plus en plus ce que je souhaitais. Naturellement j’ai voulu faire des disques. Ce n’est pas venu immédiatement, mais on m’autorisé à former un groupe et à jouer à l’antenne. J’ai eu des batteurs comme Solomon Hardy et Earl Forrest, et des pianistes comme Ford Nelson et John Alexander, Jr., un risque-tout qui deviendra ensuite célèbre sous le nom de Johnny Ace. Je crois que l’on peut dire que ce fut en quelque sorte la toute première version du groupe de B.B. King. » Nelson va rester jusqu’en 1953 avec B.B. King, quand ce dernier quittera la radio. Mais depuis l’automne 1949, WDIA destine tous ses programmes au public afro-américain, ce qui est bien sûr une première aux États-Unis. La scène de Memphis est alors en plein essor et la station de radio a besoin d’animateurs. Nelson ne s’imaginait pas nécessairement dans le rôle mais il passe une audition qui révèle ses aptitudes, franchit le pas et officie sur les ondes dès 1950.

De gauche à droite (assis) : Martha Jean « The Queen » Steinberg, Gerry Brown et Robert « Honeyboy » Thomas. Debout : J. B. Brooks, ingénieur du son, « Homemaker » Willa Monroe, Nat D. Williams, Rufus Thomas, A. C. « Moohah » Williams, « Brother » Ford Nelson et Theo « Bless My Bones » Wade. L’équipe d’animateurs de WDIA en 1955. © : WDIA Museum / Pharos Books.

Mais il lui faut composer avec l’hyperactivité d’un B.B. King, qui manifestement dès son début de carrière travaille déjà comme un stakhanoviste, d’après le témoignage de Nelson dans le livre de Louis Cantor Wheelin’ on Beale: How WDIA-Memphis Became the Nation’s First All-Black Radio Station and Created the Sound That Changed America (1992, Pharos Books, rapporté par The Commercial Appeal) : « [On pouvait enchaîner] 105 soirées de concerts consécutives sans jour off. Il nous arrivait aussi de donner cinq, six ou sept concerts par semaine. On jouait dans le Tennessee, l’Arkansas, le Missouri, le Mississippi. On se retrouvait chaque soir dans un petit restaurant sur Beale [Street], le Hamburger Heaven… Puis on montait tous en voiture, on allait au concert, on jouait toute la nuit et on se retrouvait à l’antenne le lendemain. »

Photo publicitaire avec les animateurs marquants de WDIA dans les années 1950. Nelson est en bas à gauche. © : Frank Armstrong Collection / Pharos Books.

La première émission présentée par « Brother » Ford Nelson sur WDIA s’intitule Let’s Have Some Fun et dure quinze minutes. Diffusée à la mi-journée, elle porte essentiellement sur le blues et le R&B. Outre la radio, « Brother » Ford Nelson continue de se produire avec son propre groupe de jazz qui comprendra notamment les saxophonistes George Coleman et Frank Strozier. Mais Nelson va se réorienter vers le gospel, ouvrant ce style musical aux ondes de WDIA. Au travers d’émissions comme Tan Town Jubilee, Highway to Heaven et Saturday Night Jubilee, il s’impose même en spécialiste du genre, ce qui lui vaut d’être surnommé « The Gospel Host with the Most », ce que je m’aventure à traduire par « Le meilleur animateur de gospel imaginable »… Véritable légende vivante dans son domaine, « Brother » Ford Nelson continuera d’animer sur WDIA jusqu’en 2014, à l’âge de quatre-vingt-neuf ans et après soixante-quatre ans derrière le micro… Sa disparition scelle bien la fin d’une ère pour la musique à Memphis. Pour en savoir plus sur ce personnage, je vous invite à lire l’article publié le 13 mai 2026 par Bob Mehr pour The Commercial Appeal, sur lequel je me suis appuyé pour cet article.

© : Brenda Robertson.