
Et de trois… Après Jeff Taylor et Bobby Murray le 30 avril dernier, on déplore le décès hier 3 mai 2026 de Lee Allen Zeno, emporté par une leucémie à l’âge de soixante et onze ans. Ce bassiste (également chanteur et guitariste occasionnel) n’a rien enregistré sous son nom, mais il a travaillé avec de nombreux artistes importants de la scène louisianaise, dans les domaines du blues, du R&B, de la soul, du funk, et surtout du zydeco, en particulier auprès d’un maître du genre, Buckwheat Zydeco. Pour en savoir plus sur cet artiste, je vous invite à lire la longue interview de Zeno par Dave Thomas, publiée dans le numéro 90 d’ABS Magazine, dont il fait aussi la couverture, et dans laquelle j’ai puisé plusieurs éléments pour la rédaction du présent article.

Lee Allen Zeno voit le jour le 16 octobre 1954 à Lafayette et grandit à Carencro, une banlieue nord de la ville. Issu d’une famille musicale, il est très précoce, comme il le rapportait à Thomas : « Je me suis intéressé à la musique dès mon plus jeune âge. Mon frère John et mon cousin Harold Bruno jouaient tous les deux dans un groupe appelé Clifton Zeno & The Hiphuggers. J’allais les regarder s’entraîner tout le temps et je voulais jouer avec eux. Puis, un jour, Harold a accepté de m’apprendre, en me montrant comment jouer des accords et en me disant d’écouter la musique car je ne la lis pas. Ce que j’écoutais alors était B.B. King, Lightnin’ Hopkins, Muddy Waters et Bobby « Blue » Bland. » Alors âgé de six ou sept ans, il est également impressionné par le guitariste Paul « Lil’ Buck » Sinegal, actif au sein de ses Top Cats. Il apprend d’ailleurs d’abord la guitare avant de remplacer le bassiste du groupe de son cousin.

Zeno joue aussi avec Fernest [Arceneaux] & The Thunders et Alton Jay Rubin aka Rockin’ Dopsie. Les sources varient un peu pour établir la date de sa première rencontre avec Stanley Dural Jr. aka Buckwheat Zydeco. Dave Thomas la situe vers 1970, quand Zeno avait seize ans, mais d’après une interview de Jon Liebman publiée en 2012 pour For Bass Players Only, ce serait plus tôt : « À l’époque où Buckwheat jouait avec Lil’ Buck & The Top Cats et moi avec les Hiphuggers, alors que j’avais onze ou douze ans, Buckwheat est venu chez moi pour demander à ma mère de m’autoriser à jouer dans son groupe. Il a fondé Buckwheat Zydeco & The Hitchhikers dont je suis devenu le bassiste. Au début des années 1980, le groupe deviendra Buckwheat Zydeco & The Ils Sont Partis Band. Hormis un temps dans les années 1970 quand Buckwheat jouait des claviers pour Clifton Chenier, nous avons joué ensemble depuis le début. »

Si le bassiste n’apparaît pas sur le premier album de Buckwheat Zydeco en 1979 (« One for the Road » chez Blues Unlimited Records), il est bien là sur le deuxième l’année suivante pour le même label, « Take It Easy, Baby ». C’est le véritable début d’une collaboration qui va continuer, sur disque comme sur scène, jusqu’à la mort de Buckwheat survenue en 2016. Au sein de la vingtaine d’albums de la formation, bon nombre sont remarquables : « People’s Choice » (1982, Blues Unlimited), « Ils Sont Partis » (Blues Unlimited, 1983), « Turning Point » (1983, Rounder, nommé aux Grammys), « 100 % Fortified Zydeco » (1983, Black Top), « Waitin’ for My Ya Ya » (1985, Rounder, nommé aux Grammys), « On a Night Like This » (1987, Island, premier album de zydeco pour un major), « Where There’s Smoke There’s Fire » (1990, Island), « Downhome Live » (2000, Tomorrow). Bien qu’il ne soit pas aussi réussi, « Lay Your Burden Down » (2009, Alligator), permet à Buckwheat Zydeco, et donc à Lee Allen Zeno, de décrocher un Grammy Award.

Malgré ses engagements avec Buckwheat, Zeno, qui a également des compétences comme producteur et parolier, est extrêmement demandé. En 1987, Buckwheat et Zeno participent à la bande originale du film de Jim McBride The Big Easy (avec Dennis Quaid, Ellen Barkin et Ned Beatty, grand prix du festival du film policier à Cognac). L’année suivante, Eric Clapton joue sur une chanson de leur album plutôt quelconque « Taking It Home » (1988, Island). Mais grâce à cela, ils partent en tournée jusqu’en Europe avec Clapton et les plus grands festivals les invitent. Zeno joue aussi lors de l’investiture de Bill Clinton en 1993 et pour la cérémonie de clôture des Jeux olympiques des Jeux olympiques d’été à Atlanta (avec le Boston Pops Band). Mais on ne compte pas les collaborations de cet artiste marquant de la scène louisianaise dans différents styles à partir des années 1970, et je me contente d’une sélection : Denis Landry, Soul Unlimited, Barbara Lynn, Irma Thomas, Scott Billington, Bobby Parker, Mark « Kaz » Kazanoff, Robert White, Guitar Shorty, Carol Fran, Clarence Hollimon, Charlie Rich, L’il Brian and the Zydeco Travelers, Phillip Walker, Carl Weathersby, The Holmes Brothers, Marcia Ball, Paul « Lil’ Buck » Sinegal, John Trahan, Corey Ledet… Enfin, en 2024, avec le groupe du fils de Buckwheat (Buckwheat Zydeco Jr. & The Legendary Ils Sont Partis Band), Lee Allen Zeno a remporté un deuxième Grammy Award pour l’album « New Beginnings… » (Bloodline Music).

