Mémoire de blues : grave accident de voiture pour Muddy Waters

Ann Arbor Blues Festival, Michigan, août 1969. © : Tom Copi.

À la fin des années 1960, Muddy Waters jouit déjà d’une belle popularité. Mais dans la deuxième moitié de la décennie, poussé par Marshall Chess qui souhaite élargir son audience en lorgnant le public du rock (les sixties voient exploser le genre, avec des groupes justement très influencés par des bluesmen), il prend des libertés avec son blues originel enraciné dans le Delta. Il sort ainsi coup sur coup, en octobre 1968 et janvier 1969, « Electric Mud » et « After the Rain », entouré de musiciens qui s’expriment dans une veine carrément psychédélique ! Et ces deux disques, (surtout le premier), s’ils apparaissent certes quelque peu déroutants dans la discographie de Muddy, auront un certain succès au-delà de son public habituel, donnant ainsi raison à Chess. Et quand Muddy sortira en août 1969 « Fathers and Sons », dans un registre bien plus « traditionnel » avec des musiciens plus ancrés dans le blues (dont Otis Spann, Michael Bloomfield, Paul Butterfield, Donald « Duck » Dunn et Sam Lay), il obtiendra son meilleur résultat dans le classement Billboard 200, qui porte sur tous les styles musicaux. Une preuve que les deux disques « psychédéliques » ont bien eu un impact sur sa reconnaissance…

Coupure de presse du Chicago Tribune relatant l’accident, 28 octobre 1969. © : Newspapers.com

Mais Muddy Waters n’a pas pour autant les moyens de prendre l’avion pour se rendre sur les lieux de ses concerts, ce qu’il fera bien plus régulièrement quelques années plus tard. En octobre 1969, Muddy et son groupe roulent dans un break Chevrolet tout neuf, et les déplacements sont souvent longs et pénibles selon le bluesman dans le livre Can’t Be Satisfied: The Life and Times of Muddy Waters (Back Bay, 2002) par Robert Gordon : « Nous sommes allés dans le Maine et au Canada avant de revenir à New York. On ne dormait pas sinon dans la voiture. Une vraie galère ». Vers 6 heures du matin le 27 octobre 1969, il y a cinquante-sept ans jour pour jour, après deux soirs de concerts à Covington, ils quittent cette ville située 65 kilomètres au nord-est de Memphis. Au volant, le chauffeur, James E. Warren, et à côté de lui le guitariste James « Pee Wee » Madison. À l’arrière, Muddy a pris place derrière Warren, le siège de droite étant occupé par le pianiste Pinetop Perkins. Les autres musiciens suivent dans un van Jeep.

Howlin’ Wolf et Muddy Waters, Ann Arbor Blues Festival, Michigan, août 1969. © : Tom Copi/Radio France.

À 11 heures, alors qu’ils circulent sur la Highway 45 près de Pesotum, Illinois, au sud de Champaign, un véhicule qui roule en sens inverse traverse soudainement les voies et vient percuter de plein fouet la voiture de Muddy ! Sous le choc, le break du bluesman est déplacé sur quelque vingt mètres. Le bilan est terrible et l’accident fait trois morts, les deux occupants de la voiture folle (David W. Clapp, 23 ans, et sa compagne, Judith Swiger, 18 ans), ainsi que James E. Warren, le chauffeur de Muddy. Quant à ce dernier, il est gravement atteint : fractures de trois côtes, du bassin et de la hanche, dos contusionné, plaies profondes au visage qui nécessiteront la pose de points de suture. Madison et Perkins sont plus légèrement blessés mais seront néanmoins hospitalisés.

© : Discogs.

Les témoignages des musiciens du van (dans le livre de Gordon cité plus haut), heureusement tous indemnes, donnent une idée de la violence du crash. L’harmoniciste Paul Oscher : « On a juste entendu un bruit énorme (…), puis des débris ont commencé à tomber sur notre van. On a dû sortir Muddy de l’épave. Warren était mort. Un os sortait de sa jambe et le volant comprimait sa poitrine, et Pee Wee s’était écrasé sur le pare-brise. Avec Sammy [Lawhorn, guitariste], nous avons extrait Muddy et Pinetop de l’arrière avant de les allonger dans l’herbe. Ils étaient conscients. Muddy disait « Je suis vraiment dans un sale état », avant de s’adresser à Bo [le chauffeur du van], « mon visage est-il abîmé ? » ». Il l’était et six points de suture seront notamment nécessaires pour recoudre une plaie au-dessus de son œil droit…

Grant Park, Chicago, 1969. © : Ron Pownall.

Pinetop Perkins, qui fait partie des blessés, relate : « Le volant a asphyxié Warren. Je suis parti à l’hôpital avec les genoux en vrac, et je m’étais cogné la tête au toit. Une voiture toute neuve, mec ! Le gars qui nous a heurtés roulait à 100 ou 110 kilomètres à l’heure, une collision frontale. Je ne pouvais voir la fille qui était passagère, elle devait lui tailler une pipe. » Si Perkins et Madison passeront seulement deux jours à l’hôpital, Muddy y restera plus de deux mois, jusqu’au 8 janvier 1970. Il n’était pas assuré, et importe de souligner que tous ses frais de soins seront réglés par Chess Records. Au moment de la mort le 24 avril 1970 de son ami Otis Spann, qui fit les belles heures de son groupe au piano et au chant, Muddy marchait encore avec une canne. Outre les blessures évoquées plus haut, ses mains ont également souffert, surtout la gauche, et il lui faudra un an pour récupérer. Il gardera des séquelles et se produira ensuite sur scène presque toujours assis.

En 1970. © : Christian Rose/Roger Viollet via Getty Images.