
Sur ses guitares, Buddy Guy aime graver une série de cinq chiffres, 92557. Il ne s’agit pas d’un code postal ni d’un numéro de téléphone incomplet, mais d’une date. Le 9/25/57, soit le 25/9/57 si on remet ça dans l’ordre à la française, désigne tout simplement le 25 septembre 1957. Une date que le bluesman ne veut surtout pas oublier. Ce jour-là est sans doute le plus important de la vie du chanteur-guitariste âgé de vingt et un ans, qu’il cite comme son deuxième anniversaire. Mais je vous propose de lui donner la parole pour nous raconter cette journée, à l’aide de larges extraits traduits de son autobiographie écrite en 2012 avec David Ritz chez Da Capo Press, When I Left Home: My Story. Je me dois de préciser que son récit comporte quelques erreurs assez étonnantes, mais j’ai choisi de laisser son témoignage en l’état tout en signalant lesdites erreurs. Tout commence en gare de Hammond, une ville au nord de La Nouvelle-Orléans et à l’est de Baton Rouge, capitale de la Louisiane où Buddy Guy fourbissait ses armes depuis deux ans tout en travaillant pour l’université d’État de Louisiane. Nanti de quelques vêtements dans une valise, de 600 dollars patiemment économisés, d’une cassette avec une démo et bien sûr de sa guitare, il part la tête pleine de rêves pour Chicago, où l’attend Shorty, un ami de la famille.

« J’étais seul. C’était un dimanche (1) tôt le matin, ce qui signifiait que le train ne serait pas trop rempli. Je me suis assis près d’une fenêtre. J’étais à la fois heureux et triste. Heureux d’aller en un lieu dont je rêvais, mais triste de quitter une famille que j’aimais. Je me disais que Shorty avait sans doute raison, qu’il serait plus facile de trouver un emploi mieux payé qu’à l’université. Et je me disais que la vie serait plus simple avec plus d’argent, que je pourrais me rendre dans ces clubs chics avec des rideaux en velours rouge où les artistes – Muddy et Little Walter, Sonny Boy et Howlin’ Wolf – se produisaient sur de grandes scènes pour divertir le public avec leurs magnifiques guitares et leur chant. Je nourrissais un rêve tout au fond de moi : voir Jimmy Reed conduire sa limousine dans la rue en me faisant signe de la main. Une fois rentré chez moi, je pourrais dire à tout le monde que j’avais vu le grand Jimmy Reed. Alors que le train quittait la gare de Hammond, je ressentais un peu le trac, mais j’étais en route. »

Buddy Guy livre ensuite des détails très précis de son voyage en train : « Quelqu’un avait laissé un journal qui disait que l’Alaska venait de devenir le quarante-neuvième État, et qu’Hawaï souhaitait être le cinquantième (2). Dans le compartiment face à moi, un type blanc avait un transistor et la radio passait Yakety Yak des Coasters. J’aimais cette chanson qui me donnait le sourire. Puis ce fut Catch a Falling Star chantée par Perry Como de sa voix douce et veloutée. C’était difficile de ne pas aimer Perry Como. Le train cahotait au rythme de la musique. Quand le DJ a mis Get a Job [ndt : par The Silhouettes] (3), j’ai su que j’étais dans le bon train et mon sourire s’est élargi. J’étais trop excité pour m’endormir. Je ne cessais de regarder dehors en me disant que je n’étais jamais allé aussi vite de ma vie. La vitesse du train était exaltante. Les arbres, les maisons, les terres agricoles et les buissons qui défilaient me parlaient, puis me disaient au revoir et me souhaitaient bonne chance. Quelque chose de bien m’arrivait. »

Même s’il ne le mentionne pas dans son livre, on peut imaginer que Buddy Guy a pris un train sur la ligne de l’Illinois Central Railroad qui relie La Nouvelle-Orléans à Chicago sur quelque 1 500 kilomètres. Depuis Hammond, le trajet fait une centaine de kilomètres de moins pour une durée d’une quinzaine d’heures, et passe par plusieurs grandes villes, à commencer par Memphis : « En arrivant à Memphis dans l’après-midi, je pensais à Elvis Presley car la radio avait passé plusieurs de ses chansons. Je me souvenais qu’il vivait à Memphis. Mais j’ignorais alors que c’était aussi la ville de B.B. King et d’autres bluesmen. Si on me l’avait dit, j’aimais déjà assez B.B. pour descendre du train et partir à sa recherche. Mais personne ne me l’a dit. Je pensais juste à Elvis Presley. De la façon dont il chantait et bougeait, je savais qu’Elvis avait appris beaucoup des bluesmen. Je n’avais rien à reprocher à Elvis mais il ne m’intéressait pas. Les journaux disaient qu’il était parti à l’armée en Allemagne (4), mais je m’en fichais. Je pensais à Chicago. Après un long arrêt, le train est reparti vers le nord. Après Memphis, il restait plus de la moitié du trajet jusqu’à Chicago. »

La route était donc encore longue, mais ce ne fut pas de tout repos : « Jusque-là, la journée avait été belle, mais un orage éclata au moment où nous passions du Kentucky à l’Indiana. Un orage violent, avec des éclairs qui déchiraient le ciel et des roulements de tonnerre assourdissants et crépitants. Je ne voyais pas une tempête, même violente, faire dérailler un train aussi lourd et je n’étais pas nerveux. Je m’intéressais davantage à la façon dont un train se déplace dans ces conditions. Me trouver dans ce train me rappelait l’intérieur de notre cabane à la ferme. On peut comparer les sons d’une tempête à ceux de la musique. » Buddy Guy échange ensuite avec le passager à côté de lui, un certain James, qui dormait durant l’orage ! James réside à Chicago depuis dix ans et va servir de premier guide à Buddy en ville, en l’invitant à descendre en gare de Dorchester dans le South Side, le meilleur endroit pour aller chez son ami Shorty.

Forcément, l’ambiance diffère du Deep South…
– Il était tard quand le train est arrivé en gare de Dorchester. J’ai pris mes affaires et suivi James dehors. La nuit était fraîche mais pas froide. Je me suis dit : Chicago ! Je suis dans la grande ville de Chicago ! L’odeur de l’air différait de celle de Lettsworth ou de Bâton-Rouge. Il y avait des odeurs que je ne connaissais pas.- Tu sens les aciéries et les abattoirs. Ils tournent 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7. On voit cette merde sortir de ces cheminées nuit et jour. On s’habitue. Où dois-tu aller, déjà, Buddy ?
– Je serrais tellement fort le papier avec l’adresse de Shorty que mes doigts me faisaient mal. Si je le perdais, je perdais tout. J’ai répondu « Kenwood, 4719 Kenwood ».
– Ici, on est à l’angle de la 63e et de Dorchester. C’est vers la 47e Rue. On a un petit bout de chemin à faire à pied. Ça ne te dérange pas de marcher ?
– Non, monsieur.

Très vite, en cette nuit du 25 septembre 1957, la musique s’invite.
– Dès mes premiers pas dans les rues bétonnées de Chicago, j’entendis de la musique au loin. J’ignorais si elle venait d’une radio, d’un tourne-disque ou d’un club. Mais plus nous approchions, plus je savais que c’était de la musique live. Et soudain, je l’ai vue, juste de l’autre côté de la rue où nous marchions, une boîte de nuit avec la porte ouverte et la musique qui tonitruait. C’était de la guitare, de la guitare blues, mon cœur s’est mis à battre la chamade, mon sang à commencer à bouillir et j’ai tout mis en œuvre pour ne pas me ruer là-dedans.
– Hé, je sais que tu veux te mettre à la musique, mais tu devrais d’abord t’installer et te familiariser avec les lieux. Je ne connais pas les clubs par ici et celui-ci pourrait être chaud.
– Je suis allé dans bien des clubs chez moi.
– Ils sont différents ici, Buddy. Très différents.

Buddy laisse alors la musique s’évanouir et arrive à destination.
– Mais, alors que James partait, j’ai vu la porte de l’immeuble et tous ces boutons. Je ne savais pas ce que c’était.
– James, je peux vous demander une autre faveur ?
– Bien sûr.
– C’est quoi ces boutons ?
– Ce sont juste les sonnettes des portes. Un interphone sonne dans l’appartement ou tu veux te rendre. Cherche le nom de ton ami et tu devrais trouver un bouton à côté.
– Et je fais quoi avec le bouton ?
– Tu n’as jamais vu de sonnette ?
– On n’a pas ça chez nous.
– Tu appuies dessus. Appuie et ça sonnera dans l’appartement du gars.
– Je me sentais stupide de ne pas connaître ces choses et j’ai dit à James que j’étais désolé de l’avoir ennuyé.
– Pas de problème, Buddy. Tu vas voir bien des choses ici que tu n’avais jamais vues avant.

Et Buddy Guy d’entrer dans un nouveau monde…
– Alors que James partait dans la nuit, j’ai appuyé sur le bouton, sans savoir à quoi m’attendre. Sans effet. J’ai attendu trois ou quatre minutes avant de réessayer. Toujours rien. La troisième fois, j’ai gardé mon doigt appuyé un moment.
– Mais qui est en bas, bordel ?
– La voix venait d’une fenêtre ouverte au sixième étage. J’ai appelé. C’est toi, Shorty ?
– Et toi, qui es-tu ?
– Buddy. Buddy Guy de chez nous.
– Buddy Guy ? C’est vraiment toi ?
– En chair et en os.
– Entre. Sixième étage. Appartement 634.
– Je suis entré dans l’immeuble. L’odeur laissait penser que des chats avaient pissé partout. J’ai gravi les escaliers en regardant toutes ces portes tout en me demandant qui vivait derrière. À bout de souffle, je suis arrivé au sixième étage, puis j’ai trouvé la porte 634 au bout d’un long couloir. J’ai ouvert, Shorty se tenait là, en caleçon.

En fait d’appartement, Shorty vit plutôt dans un studio.
– Pose ton matos, tu peux utiliser la salle de bain si tu veux, au fond du couloir. Si tu as besoin de papier toilette, j’en ai en haut dans ce placard. Je suis content de te voir, Buddy, mais je dois retourner me coucher. Quelle heure est-il ?
– Un peu plus de minuit. J’ai regardé son appartement. Une seule pièce avec un tout petit frigo, un évier et un lit. J’ai demandé à Shorty où j’allais dormir.
– Je n’ai qu’un lit ici. Quand je sortirai travailler, tu pourras l’utiliser. Tu dois attendre que je me lève.
– Et tu te lèves à quelle heure ?
– Reviens vers 5 heures du matin.
– J’attends où ?
– Il y a des cafés qui restent ouverts. Prends un café et ils te laisseront attendre là-bas.
– Je peux laisser mes affaires ici, c’est sûr ?
– Très sûr. Si quelqu’un se pointe, j’ai mon flingue près de mon oreiller.
– Tout le monde est armé ici ?
– Toute personne avec un peu de bon sens.
Ainsi s’achève la première nuit de Buddy Guy à Chicago, à travers un récit sans doute un peu « romancé ». Mais compte tenu de tout ce qu’il nous a offert durant son impensable carrière, on peut lui pardonner. Car dès mai 1957, avant même d’arriver dans la Windy City, il avait déjà gravé ses premières faces en Louisiane. Et aujourd’hui, tout juste soixante-neuf ans après son arrivée à Chicago le 25 septembre 1957, il est toujours actif !

(1). Buddy se trompe, le 25 septembre 1957 tombait un mercredi, ce qui a manifestement aussi échappé à David Ritz…
(2). La mémoire de Buddy Guy apparaît à nouveau perfectible : l’Alaska est entré dans l’Union le 3 janvier 1959 et Hawaï le 21 août 1959, près de deux ans après son voyage.
(3). En fait, la chanson des Coasters sera enregistrée le 17 mars 1958 et sortira le mois suivant. Quant à Perry Como et The Silhouettes, ils gravèrent leurs faces en octobre 1957, soit également après le voyage de Buddy. Mais il n’était pas rare que les radios disposent préalablement de démos, et cette fois, ce n’est donc peut-être pas la mémoire du bluesman qui flanche.
(4). Ceci est une fois de plus inexact : Presley a servi à Friedberg, Allemagne de l’Ouest, à partir du 1er octobre 1958.

