Lillyn Brown, morte un 8 juin

Vers 1920. © : Earl-Broady Studio / The Daniel Cowin Collection of African American Vernacular Photography.

Avec seulement quatre faces gravées en 1921, elle ne fut certes pas une figure centrale du blues, mais l’histoire de Lillyn Brown est assurément originale et mérite d’être contée. Née Lillian Thomas le 24 avril 1885 à Atlanta, Géorgie, ses origines sont incertaines : si sa mère était afro-américaine, son père serait selon les sources iroquois ou plus sûrement… français ! D’ailleurs, d’après un article publié le 11 juin 1969 dans le New York Times, « certains de ses amis noirs affirmaient ne pas s’apercevoir qu’elle était noire avant qu’elle leur dise ». Très précoce, elle se produit à neuf ans sous le nom de « The Indian Princess » au sein d’un string band entièrement blanc. Deux ans plus tard, en 1896, elle quitte Atlanta et fait partie d’un minstrel show, dans lequel elle remplace un artiste masculin. Elle se fait alors appeler « The World’s Youngest Impersonator », soit le plus jeune transformiste (ou travesti) du monde. Pour ce faire, Brown apparaît d’abord en homme avec haut-de-forme et queue-de-pie, avant de dégager ses longs cheveux et de poursuivre son spectacle en tant que femme.

© : Discogs.

Cette formule fonctionne et la chanteuse poursuit ainsi sa carrière, en employant le pseudonyme de E.L. Brown (aussi Elbrown), et même présentée comme « The Original Gay 90’s Gal ». Pourtant, son homosexualité semble improbable d’autant qu’elle s’est mariée deux fois, avec William « Billy » Demont puis Teddy Wilson. En tout cas, son registre s’élargit, sa popularité grandit et elle figure au programme de salles de plus en plus importantes, dont le Little Strand Theatre à Chicago, où se selon ses dires, elle serait devenue en 1908 la première vocaliste professionnelle à chanter du blues en public, 12 ans avant le premier disque de blues « officiellement » enregistré en 1920 par Mamie Smith… Désormais notable sur la scène du vaudeville, on la voit ensuite dans d’autres grandes villes dont New York en 1916. Deux ans plus tard, elle remplace une chanteuse encore plus populaire, la Louisianaise Esther Bigeou, dans la comédie musicale Broadway Rastus d’Irvin Miller.

Lillyn Brown & Her Jazz-Bo Syncopators. © : International Center of Photography.

Lillyn Brown enregistre finalement ses quatre chansons pour Emerson en 1921, If That’s What You Want Here It Is et Ever Lovin’ Blues le 29 mars, puis Bad-Land Blues et The Jazz-Me Blues le 9 mai, accompagnée des Jazz-Bo Syncopators. Ces faces seront ensuite rééditées pour divers labels et sous différents noms, Maude Jones, Fannie Baker et Mildred Fernandez, mais elle en utilisera aussi d’autres liés à ses deux maris, Lillian Demont et Lillian Brown Wilson. Sa voix très puissante fait beaucoup d’effet, et, outre les clubs les plus prestigieux à Harlem, elle tourne jusqu’en Europe et notamment en France en 1930. Ses apparitions se font plus rares après 1934, puis elle revient en diversifiant ses activités. Brown gère ainsi une école de comédie et de chant à New York, opère à partir de 1956 comme secrétaire de la Negro Actors Guild, avant d’écrire et de mettre en scène des pièces de théâtre dans les années 1960. Son dernier concert donné en 1964 est un hommage à Mamie Smith. Lillyn Brown nous a donc quittés il y a tout juste 57 ans, le 8 juin 1969 à l’âge de 84 ans.

Norman Thomas et E.L. Brown (Lillyn Brown), vers 1928. © : atelier Robertson / The Daniel Cowin Collection of African American Vernacular Photography.