Festival Terre de Blues 2026, comme une sensation de frustration

Sugaray Rayford.

L’an dernier, j’avais utilisé la formule « une très grande cuvée » pour mon compte-rendu de l’édition 2025 du festival Terre de Blues, qui proposait un plateau exceptionnel. Ce ne sera pas le cas pour cette édition 2026 bien plus inégale, avec des choix de programmation quelque peu déroutants qui ont finalement créé un déséquilibre entre les trois soirées sur la scène principale de l’habitation Murât. Même s’il y eut de très bons moments et comme toujours cette ambiance débridée propre à Terre de Blues… J’ai d’ailleurs choisi de ne pas assister à la première soirée du 22 mai, qui vit se succéder Rayan Labiche, Klass et Real Limit. D’abord parce que ces formations sont très éloignées du spectre de ce site. Mais aussi, et sans leur faire injure ni douter un seul instant de la qualité de leurs prestations, parce qu’elles sont essentiellement connues localement, et qu’elles n’incarnent pas réellement la dimension internationale de ce festival. Et à 55 euros la place, il y a de quoi réfléchir…

Patrice Hulman.

La deuxième soirée (samedi 23 mai) débutait avec le bluesman retenu cette année, Sugaray Rayford. Pas de mauvaise surprise de la part de ce chanteur de soul blues dont on connaît la grande valeur. Accompagné de musiciens remarquables, il a délivré un set particulièrement tonique basé sur des chansons percutantes (Take Me Back, Is It Just Me, Big Legs, Short Skirts et Blind Alley). Il s’est également dépensé sans compter tout en communiquant avec le public non sans humour, par exemple sur Big Legged Woman et Mona Lisa Was a Man et ses emprunts au Grits Ain’t Groceries de Little Milton, qui lui-même avait « détourné » la version originale de Little Willie John (All Around the World) ! Sa surpuissance vocale s’est enfin parfaitement exprimée sur les tempos lents, la ballade No Limit to My Love et le blues lent hyper intense Baby That’s the Way I Feel, chanté en partie a cappella et sans micro… Un concert exemplaire. Après sa prestation, Sugaray m’a confié qu’il ne vivait plus à Los Angeles mais à Maricopa dans l’Arizona : « J’en avais assez des grandes villes, je suis parti m’installer dans le désert ! »

J.P. Bimeni.

Le registre de Misié Sadik ne nous concerne pas (dancehall, hip-hop…) mais malgré quelques averses il a donné un concert de qualité : implication vocale, maîtrise de la scène et même chorégraphies soignées, tout était bien en place. Ce ne sera pas le cas de Machel Montano. On attendait de la soca, on a eu droit à une bouillie sonore indigeste. Le chanteur a repris du Queen (We Will Rock You), du Kassav’ (Zouk La Sé Sèl Medikaman Nou Ni, le cliché archi prévisible censé plaire au public local), du Ben E. King (Stand By Me) et du Bob Marley (Three Little Birds), ajoutant ainsi à la confusion. Mais surtout, et c’est hautement condamnable, il chantait en play-back et les chœurs étaient également préenregistrés ! Quant à ses danseuses, leur « chorégraphie » s’est résumée à un vulgaire secouage de popotins. Très vite, après 15 minutes (précision importante : il ne pleuvait pas à ce moment-là), de nombreux spectateurs ont quitté le site, ce qui est toujours un signe… Bref, une honte et un désastre, et je me demande bien sur quels critères les programmateurs se basent pour retenir de tels imposteurs.

Sugaray Rayford.

La troisième soirée à Murât sera plus réussie. Né et formé à Saint-Louis, Patrice Hulman était forcément un peu chez lui et son sens de la scène comme sa voix chaleureuse lui ont permis d’imposer avec assurance et élégance sa musique très ancrée dans le zouk. J.P. Bimeni a signé une performance de haut niveau. Sa souplesse vocale le rend très crédible avec sa soul inspirée des grands représentants américains du genre dans les années 1960, mais il sait s’en démarquer avec une lecture très enlevée de Can’t Get Enough of Your Love, Babe, sans oublier ses propres chansons comme Better Place et Give Me Hope. Bien emmenés par trois cuivres qui n’en font jamais trop, les Black Belts constituent un soutien efficace.

J.P. Bimeni.

À charge d’Earth, Wind & Fire Experience by Al McKay de clôturer. Une double mise au point avant d’aller plus loin. Contrairement à ce qu’affirment bien des communiqués (y compris ceux de Terre de Blues), McKay n’est pas un membre fondateur d’EWF : le groupe a été fondé en 1970 et McKay l’a rejoint en 1973. De même, il n’était pas sur scène dimanche soir. Et pour cause, le seul guitariste présent, en l’occurrence Greg « G-Moe » Moore, est droitier alors que McKay est gaucher, on ne peut donc les confondre… Sur le plan artistique, la formation a fait le job, sans surprise. Tout était parfaitement calibré avec des musiciens compétents, même si les trois chanteurs étaient plus performants quand ils intervenaient en solistes plutôt qu’en chœur. Et comme on pouvait s’y attendre, une bonne partie du concert a consisté à reprendre les tubes du groupe des années 1970, et nous avons eu droit à Shining Star, Devotion, Storm and Thunder, Keep Your Head to the Sky, Sing a Song, That’s the Way of the World, September… On aurait apprécié un peu plus d’originalité, mais ce fut quand même un bon moment.

Earth, Wind & Fire Experience by Al McKay.

Artistiquement, cette édition 2026 est donc en net retrait par rapport à l’an dernier et le public était également plus clairsemé : ainsi, samedi comme dimanche, je n’ai pas eu à jouer des coudes pour accéder au premier rang durant les deuxième et troisième concerts, soit les moments où il y a normalement plus de monde… Certes, comme toujours, l’ambiance était géniale, conviviale, mais cela suffit-il ? Certains choix de programmation peuvent surprendre, et pas seulement pour la première soirée. Pas d’artiste féminine, pas de reggae, pas d’Africain(e), ce qui marque une rupture avec la notion revendiquée de « route de l’esclave ». Le festival opte aussi pour un seul concert de blues, relégué en première partie de soirée comme s’il fallait s’en débarrasser au plus vite. De la part d’un festival qui s’appelle Terre de Blues, c’est pour le moins incongru. Mais je ne souhaite pas rester négatif sans avancer des suggestions car il existe des alternatives. Ainsi, les trois artistes de vendredi auraient pu être programmés en ouverture des trois soirées. Ensuite, tout simplement, donnons plus de place au blues avec trois artistes/groupes dans ce registre en deuxième ou même troisième concert, ce qui, une fois encore, n’a rien d’aberrant dans le cadre d’un festival dit « de blues ». Tout en laissant la place aux représentants caribéens et à d’autres artistes internationaux, cette approche favoriserait un équilibre qui semble désormais manquer à ce festival. Terre de Blues est un événement formidable et essentiel pour Marie-Galante, sa préservation passe aussi par une volonté de remise en cause et d’ouverture de la part de celles et ceux qui l’organisent. Et aussi par de l’humilité, mais ça, c’est une autre histoire…
Photos : © Daniel Léon.

Earth, Wind & Fire Experience by Al McKay.