
Quelque quinze ans avant l’âge d’or du boogie-woogie au tournant des années 1930 et 1940, le chanteur-pianiste Cow Cow Davenport était déjà actif, sous son nom et comme accompagnateur de chanteuses de Classic Blues. Bon chanteur à la voix expressive, il fut surtout un pianiste au jeu souvent dévastateur et très moderne pour son époque, et on peut considérer qu’il a introduit le boogie-woogie dans le blues en l’adaptant. L’artiste allait même plus loin, car on pouvait lire sur sa carte de visite « Cow Cow Davenport, The Man that Gave America Boogie-Woogie », autrement dit l’homme qui donna le boogie-woogie à l’Amérique ! Une formule sans doute un peu excessive, mais nous savons aujourd’hui que Davenport fut bien un pionnier du genre.

Il naît Charles Edward Davenport le 23 avril 1894 (l’année 1891 est également avancée) à Anniston, une ville de l’Alabama environ 100 km à l’est de Birmingham, de Queen V. Cary et Clem Davenport. Ce dernier travaille comme livreur pour une épicerie et sa femme est blanchisseuse à domicile. Il apprend d’abord l’orgue à l’église où chante sa mère, puis le piano vers l’âge de douze ans, et s’intéresse au ragtime, ce que son père voit d’un mauvais œil car il souhaite que son fils se dédie à la religion. En 1910, Clem Davenport inscrit d’ailleurs Charles à la Selma University, un établissement baptiste qui abrite également un séminaire théologique. Il n’y reste pas très longtemps du fait des libertés qu’il prend au piano, comme il l’explique dans The Jazz Record de décembre 1944 (cité par Bill Edwards dans un article sur le site de RagPiano) : « Dans cette école, je pouvais jouer du piano comme je le souhaitais. Je recevais des invitations pour toutes les soirées, et j’y allais. À l’époque les gens n’étaient pas autorisés à danser, mais ils défilaient d’un pas plus léger. Et naturellement, avec ma façon de jouer du vieux ragtime, quand ils venaient aux coins des rues, ils se mettaient à bouger davantage. »

Davenport est finalement expulsé de l’établissement en 1911, et il commence à tourner localement sans attendre, avant de trouver un engagement à Birmingham. Mais son parcours dans les années 1910 est difficile à retracer, certaines sources affirmant qu’il se produisait aussi à Atlanta, en Géorgie. D’après Edwards, il serait revenu en 1917 quelque temps à Anniston pour aider sa mère, mais dès l’année suivante, il aurait joué à Augusta, Géorgie, dans un cinéma lors des entractes. Puis, durant au moins un an, il travaille pour le cirque itinérant de l’immigrant syrien Khalil G. Barkoot, ce qui lui permet d’élargir son audience. Il décide suite à cela de se consacrer pleinement à la musique, épouse en 1921 une certaine Helen Rivers, pianiste comme lui (le mariage aurait duré à peine un an), et intègre le circuit TOBA (Theater Owners Booking Association), grâce auquel il décroche de nouveaux engagements.

Dès lors, il se fait appeler Cow Cow Davenport, et, désormais bien introduit dans le milieu du vaudeville, il rencontre en 1922 la chanteuse de Classic Blues Dora Carr, avec laquelle il entretient aussi une relation amoureuse. En janvier 1924, le couple enregistre sa première chanson pour OKeh, You Might Pizen Me, en duo vocal avec Clarence Williams au piano. Le 26 mai 1925, ils reprennent le chemin des studios, cette fois pour Gennett. Ils gravent ensemble quatre faces (Dora Carr and Chas. Davenport) et Davenport deux autres en solo, sans toutefois jouer du piano, mais ces chansons restent inédites. Le 1er octobre 1925, ils retrouvent OKeh, et Cow Cow Davenport enregistre sa première chanson sous son nom, le très fameux Cow Cow Blues, avec Carr au chant et Davenport au piano. Ils en signent également cinq avec Clarence Williams au piano. Après deux ultimes morceaux le 11 mars 1926, ils se séparent, à tous points de vue…

Davenport, qui a pris la précaution de se perfectionner au chant, décide alors de se lancer dans une carrière en solo. Pour Paramount, Vocalion et Gennett, trois labels phares de l’époque, il enregistre entre 1927 et 1930 près de trente chansons sous son nom (dont plusieurs avec les vocalistes Ivy Smith et Sam Theard), et en 1928 et 1929, il accompagne également Tampa Red. Une période sombre l’attend alors. En plus de la crise économique qui frappe le pays, il passe six mois derrière les barreaux pour fraude : pris à la gorge, il a mis en gage le bus de son groupe à plusieurs reprises pour payer ses musiciens, une pratique interdite. Il est également victime d’une attaque cérébrale qui paralyse partiellement sa main droite, ce qui l’empêche de jouer du piano. Le 8 mai 1938, il réalise toutefois six morceaux pour Decca, sur lesquels il ne fait que chanter. Alors que le boogie-woogie s’apprête à connaître une période faste, Davenport ne peut en profiter. Seul rayon de lumière, il se marie avec la chanteuse et danseuse Peggy Taylor, avec laquelle il grave quelques faces en 1940. Malgré une nouvelle attaque en 1942, il parvient à suffisamment récupérer pour enregistrer à nouveau en 1945. Mais, bien qu’il persiste à se produire, sa santé continue de se dégrader et Cow Cow Davenport nous quitte le 3 décembre 1955, à l’âge de soixante et un ans.

Voici maintenant 10 chansons en écoute.
– You Might Pizen Me en 1924 par Dora Carr – Chas. Davenport.
– Good Woman’s Blues en 1925 par Davenport and Carr.
– Cow Cow Blues en 1925 par Davenport and Carr.
– Alabama Mis-Treater en 1926 par Cow Cow Davenport.
– Jim Crow Blues en 1927 par Cow Cow Davenport.
– Chimin’ the Blues en 1928 par Cow Cow Davenport and Ivy Smith.
– I’m Gonna Tell You in Front So You Won’t Feel Hurt Behind en 1929 par Cow Cow Davenport and Sam Theard (avec aussi Tampa Red).
– Mama Don’t Allow No Easy Riders Here en 1929 par Cow Cow Davenport.
– Slum Gullion Stomp en 1929 par Cow Cow Davenport.
– Railroad Blues en 1938 par Cow Cow Davenport.

