
Le fait semble difficilement contestable : Martin Luther King fut l’acteur principal de la lutte pour les droits civiques dans les années 1950 et 1960, et dès lors un guide et un exemple pour toutes celles et ceux qui rejettent les discriminations et les injustices, à commencer par le racisme et la ségrégation. Ceci paraît très convenu mais on ne le rappelle jamais assez, surtout en ce moment… De son vivant, il fut honoré à de nombreuses reprises, obtenant des doctorats honorifiques (docteur honoris causa) par pas moins de dix-sept universités américaines entre 1957 et 1967. Le 13 novembre 1967, la Newcastle University devient la seule université britannique à lui remettre de son vivant un doctorat honoris causa. Il déclare à cette occasion : « Aujourd’hui, nous faisons face à trois problèmes urgents et surtout majeurs, pas seulement aux États-Unis mais dans le monde entier. Le problème du racisme, le problème de la pauvreté et le problème de la guerre. » En 2026, pratiquement soixante ans plus tard, ce constat est hélas plus que jamais d’actualité.

Mais la plus importante récompense remise à Martin Luther King est bien entendu le prix Nobel de la Paix, dont il fut le plus jeune lauréat le 14 octobre 1964, à l’âge de trente-cinq ans. D’autres honneurs et commémorations, en plus grand nombre, surviendront à titre posthume après son assassinat le 4 avril 1968 à Memphis, Tennessee. Il serait fastidieux d’en faire état ici, mais je souhaite revenir aujourd’hui sur un événement du 2 novembre 1983, il y a quarante-trois ans jour pour jour. Ce jour-là, le président Ronald Reagan a signé la loi qui valide la création du Martin Luther King Day (Jour Martin Luther King), jour férié national fixé au troisième lundi du mois de janvier, soit une date proche de l’anniversaire de King, né le 15 janvier 1929. Mais tout ne sera pas simple pour en arriver là…

Quinze ans plus tôt, en 1968, le représentant démocrate John Conyers et le sénateur républicain Bill Brooke avaient initié des projets de loi en faveur d’un Martin Luther King Day. Conyers milite pour un « simple » jour pour honorer King mais Brooke va plus loin et souhaite qu’il s’agisse également d’un jour férié au niveau fédéral et donc national (1). Créé en 1971, le Congressional Black Caucus (Caucus noir du Congrès, uniquement composé d’élus afro-américains) s’inscrit bien sûr en faveur de l’initiative. Mais les choses traînent en longueur. Malgré le dépôt de projets successifs de lois à la chambre haute (Congrès) et à la chambre basse (Sénat), il faut attendre 1979 pour une évolution notable. Pour le cinquantenaire de la naissance de King, sa veuve Coretta Scott King lance une campagne citoyenne nationale, soutenue par une pétition qui dépasse rapidement les 300 000 signatures.

Parallèlement, le président alors en poste, Jimmy Carter, s’exprime en faveur du projet. Mais la prise de pouvoir en 1981 de Ronald Reagan, aux visions bien plus conservatrices que son prédécesseur et qui s’oppose à l’idée de jour férié, retarde encore les opérations. Un personnage public et immensément populaire dans un tout autre secteur donne ensuite un nouvel élan au projet. Il s’agit du chanteur et multi-instrumentiste Stevie Wonder qui interprète le 15 janvier 1981 (52e anniversaire de la naissance de King) lors d’un concert caritatif Happy Birthday, une chanson en forme de protest song qui prend position sans ambiguïté dans la campagne en faveur de la création d’un Martin Luther King Day au moment de l’anniversaire de King. Cette chanson sortira finalement sur disque le 26 juin 1981. L’impact est considérable, et cette fois, Coretta Scott King et Stevie Wonder présentent au représentant de la Chambre des représentants une pétition comptant six millions de signatures ! Quelques opposants parviennent encore à freiner l’opération mais l’essentiel est fait, et le 2 novembre 1983, Reagan signe donc la loi. Le premier Martin Luther King Day sera ensuite célébré le 20 janvier 1986.

Comme il convient de toujours relier ce type d’article à la musique, je commencerai par cette citation de Martin Luther King, qui écrivait en 1964 à propos du jazz et surtout du blues (3) : « Le jazz parle de la vie. Le blues raconte l’histoire des difficultés de la vie, et si on y réfléchit un peu, on s’aperçoit qu’il s’empare des pires expériences de la vie pour les transposer en musique, afin d’en tirer un nouvel espoir ou un certain sens du triomphe. Il s’agit d’une musique triomphale. Le combat du Noir en Amérique s’apparente maintenant à la lutte universelle de l’homme moderne. (…) Tout le monde a le blues. Tout le monde souhaite comprendre. Tout le monde a besoin d’aimer et d’être aimé. Tout le monde veut taper des mains et être heureux. » King a évidemment inspiré de très nombreux artistes, et j’ajoute une sélection de dix chansons en écoute.

– Blues for Martin Luther King et Hotel Lorraine en 1968, deux chansons incontournables et poignantes écrites et interprétées par le chanteur-pianiste Otis Spann juste après l’assassinat de King.
– Why? (The King of Love Is Dead en 1968 par Nina Simone.
– Death of Luther King en 1968 par Champion Jack Dupree.
– Heaven Will Welcome You Dr. King en 1968 par Big Maybelle.
– The Death of Dr. Martin Luther King en 1969 par Big Joe Williams.
– Abraham, Martin and John en 1972 par Ray Charles. Chanson écrite à l’origine en 1968 par Dick Holler pour Dion, en hommage à Abraham Lincoln (président qui abolit l’esclavage en 1865), Martin Luther King et John Fitzgerald Kennedy.
– Something to Think About vers 1975 par le Reverend Charlie Jackson.
– Happy Birthday en 1981 par Stevie Wonder.
– Blues for Martin Luther King en 1994 par Ronnie Earl and The Broadcasters. Un instrumental, mais son titre ne laisse planer aucun doute sur son objet…
(1). Source : The Martin Luther King Jr. Holiday: The Long Struggle in Congress, An Introductory Essay, par Don Wolfensberger, 14 janvier 2008.
(2). Id.
(3). Extrait du texte « De l’importance du jazz », écrit par Martin Luther King et lu en ouverture de la première édition du festival de jazz de Berlin (alors Berlin-Ouest), qui se déroula du 25 au 27 septembre 1964.

