
Je me souviens bien de cette soirée du 9 juillet 1993 lors du festival Jazz à Vienne, qui proposait notamment une Mississippi Blues Revue avec trois belles têtes d’affiche, Denise LaSalle, Little Milton et Latimore, dont nous apprenons le décès survenu ce 22 août 2026 à l’âge de quatre-vingt-six ans. Il était le dernier survivant du trio qui incarnait parfaitement l’esprit et la tradition du Chitlin’ Circuit. Ce chanteur-pianiste se caractérisait par sa polyvalence qui lui permettait d’évoluer avec le même bonheur dans la soul, le blues, le R&B, voire le funk. Benjamin William Lattimore voit le jour le 7 septembre 1939 à Charleston, une ville du sud-est du Tennessee rattachée à l’agglomération de Cleveland. Sans être musiciens professionnels, ses parents chantent à l’église, sa mère joue un peu de guitare et son père du banjo. Avec une de ses sœurs, il apprend très jeune le piano avant de chanter dans la chorale de l’église, comme il l’expliquait à Bill Dahl dans un article publié le 8 juillet 2017 par Blues Blast Magazine : « Nous allions à l’église chaque dimanche, ça faisait juste partie de notre vie. (…) Ma mère chantait dans la chorale des aînés et moi dans celle des jeunes. Ce fut ma première expérience au chant face à des gens. »

Lattimore a sans doute treize ans à ce moment-là, et s’il écoute du gospel et bien sûr de la country dans cette région où le style domine, il s’intéresse davantage au blues que programment deux DJ de la station de radio WLAC à Nashville, John « R. » Richbourg et William « Hoss » Allen. Il étudie un temps à l’université d’État du Tennessee à Nashville, mais décide rapidement de faire de la musique son métier. On le retrouve au sein des Hi-Toppers du saxophoniste et chef d’orchestre Louis Brooks, puis dans la formation du chanteur de R&B et de gospel Joe Henderson. Au début des années 1960, il s’installe à Miami en Floride où il apparaît au sein du groupe du chanteur et bientôt producteur Steve Alaimo. En 1962, sous le nom de Benny Lattimore, il signe une première face chez Hit Records, une reprise de Snap Your Fingers. Mais c’est toutefois avec un autre producteur, Henry Stone, qu’il va enregistrer des singles à un rythme plus soutenu entre 1966 et 1971, pour les labels Dade, Blade et Dash.

Deux ans plus tard, il obtient son premier succès notable avec une lecture jazzy du Stormy Monday de T-Bone Walker, qui figure sur son album inaugural sorti la même année chez Glades, simplement intitulé « Latimore », et qui comprend une reprise remarquée du If You Were My Woman de Gladys Knight & The Pips. Il adopte à cette occasion le nom d’artiste sous lequel on le connaît, Latimore, orthographié avec un seul « t ». Et en 1974, il réalise son plus grand hit, Let’s Straighten It Out, qui atteint la première place des charts R&B de Billboard, avant d’en placer deux autres dans le Top 10, Keep the Home Fire Burnin’ (1975) et Somethin’ ‘Bout ‘Cha (1976). Plutôt prolifique, Latimore sort cinq nouveaux albums chez Glades jusqu’en 1980, travaille avec d’autres artistes du label et fait désormais partie des acteurs les plus en vue du Chitlin’ Circuit, mais ses succès s’espacent.

Il se relance en 1982 en s’engageant avec le label Malaco à Jackson, Mississippi, avec cette fois une série de neuf albums jusqu’en 2000, dont un pour la filiale J-Town Records. Cette période Malaco est essentielle pour Latimore car elle favorise sa reconnaissance à grande échelle et lui permet de tourner partout dans le monde, un juste retour compte tenu de son éclectisme et de sa voix profonde de baryton. Plus près de nous, il a continué de travailler comme musicien de studio sans cesser d’enregistrer des albums (le dernier en 2017), dont plusieurs chez LatStone Records, un label créé avec son vieux compagnon de route Henry Stone. Ces cinq dernières années, il s’était mis en retrait pour raisons de santé, mais Latimore aura mené une carrière exemplaire…

