Les disques de l’année 2025, # 8 : « Mississippi Heat »

© : Mississippi Heat.

Pour la cinquième année consécutive, je vous propose ma liste des 10 disques qui ont selon moi marqué cette année 2025. Comme toujours, je vous rappelle qu’il ne s’agit pas d’un classement, mais seulement d’une liste de mes dix disques préférés. En revanche, début 2026, je publierai cette fois un véritable Top 10 de ces albums de l’année 2025. Comme l’année dernière, outre les disques, je vous proposerai aussi une liste de mes cinq livres favoris. Le huitième album est « Don’t Look Back » par Mississippi Heat, sorti chez Delmark Records. On connaît bien cette formation emmenée par l’harmoniciste Pierre Lacocque depuis sa fondation en 1991, et qui représente brillamment le Chicago Blues avec une discographie d’un niveau exceptionnel, ce que confirme l’album dont il est aujourd’hui question. Le disque est dédié au regretté Carl Weathersby, membre éminent de Mississippi Heat auquel j’ai consacré un hommage le 24 août 2024.

© : Mississippi Heat.

Lacocque ne chante pas mais son écriture avisée n’est jamais prise en défaut (il signe les quatorze compositions du disque), et côté accompagnateurs, il sait s’entourer, recrutant notamment des chanteuses de grande qualité. Il fait ici appel à l’une des vocalistes actuellement les plus en vue, Sheryl Youngblood, qui fait partie du groupe depuis 2022 mais avec lequel elle n’avait pas encore enregistré. Elle se rattrape ici et apparaît sur neuf chansons, et sa voix puissante et souple forgée au gospel fait merveille sur tous les tempos. Mais les autres chanteuses, Inetta Visor, Daneshia Hamilton et Danielle Nicole, ne sont pas des faire-valoir ! Enfin, Omar Coleman se charge des vocaux sur le morceau de clôture. Côté musiciens, c’est également du lourd : Giles Corey et Billy Flynn (guitare, déjà là sur l’album inaugural du groupe en 1992 !), Johnny Iguana et John Kattke (claviers), Marc Franklin (trompette), Kirk Smothers (saxophone), Nanette Frank, Diane Madison et Mae Koen (chœurs), Brian Quinn et Big Mike Perez (basse), Jason « J Roc » Edwards et Kenny « Beedy Eyes » Smith (batterie). Pour la production, Lacocque s’associe à Michael Freeman, multirécompensé (Grammy Award, Blues Music Award, Keeping The Blues Alive Award…).

Pierre Lacocque et Sheryl Youngblood. © : FotoDan.

Avec Mississippi Heat, il n’y a jamais tromperie sur la marchandise, c’est du Chicago Blues et du meilleur d’emblée : le shuffle d’ouverture You Ain’t the Only One (Youngblood au chant, harmo roots et chœurs enivrants), suivi de Third Wheel (Nicole impliquée au chant, Flynn et Iguana impeccables, Smith inimitable), saisissent comme les mâchoires d’un étau. Et l’étreinte ne se relâche pas une seconde. Durant près d’une heure, la musique de Mississippi Heat tournoie comme un maelström dans lequel on se laisse emporter avec délice, sans peur. Sur Quarter to Three, Inetta Visor & Daneshia Hamilton, bien aidées par Billy Flynn à la slide, ne disent pas autre chose : I’m tossing my troubles into the deep blue sea. Mais comme il faut bien respirer de temps en temps, la ballade soul blues Stepped Out of Line, dont il faut louer les chœurs et le piano tout en finesse d’Iguana, est un beau moment de grâce. Et pour rester dans les tempos peu rapides, le blues lent Shiverin’ Blues, qui évoque le décès du père de Pierre Lacocque durant la pandémie de Covid-19, prend tout son sens avec le solo poignant de l’harmoniciste. À propos de ce dernier, il faut souligner sa capacité tout au long du disque à se fondre dans l’ensemble avec une justesse désarmante sans jamais se mettre en avant.

Diane Madison, Nanette Frank et Mae Koen. © : Mississippi Heat.

L’album repose largement sur des tempos enlevés et même parfois effrénés qui rendent les chansons irrésistibles, comme le boogie Can’t Take It (Kattke inspiré à l’orgue), le duo instrumental d’harmonicas Moonshine Man par Lacocque et Coleman, Love sur lequel tout y passe (chant, chœurs, slide, piano, harmo !), The Sock Hop jubilatoire (on va faire la fête ce soir !), I Ain’t Evil et son duel guitare/batterie, pendant que Blue Amber lorgne le funk… Les trois morceaux restants montrent aussi la pertinence des textes. Champin’ At the Bit s’arrête sur les contraintes de la période Covid qui oblige à ronger son frein (champ at the bit), durant laquelle Lacocque a composé plusieurs chansons du disque. Don’t Look Back fait dans la métaphore désabusée : « You say you care red flags flyin’ high / I know you’re hurting, he always makes you cry / I know that you love him, but you got a blind eye / Sister, don’t look back, his life is but a lie. » Enfin, Coleman conclut avec Four Steel Walls sur les addictions : « When I’m lonesome I long for you / I’m a drifter now, bit up more than I can chew. » En 2022, Mississippi Heat avait marqué les esprits avec son précédent album « Madeleine » (Van der Linden Recordings). Aussi incroyable que cela puisse paraître, il se pourrait bien que ce « Don’t Look Back » littéralement jouissif le surpasse… Voilà de quoi aller de l’avant sans regarder en arrière ! Voici quatre extraits en écoute, You Ain’t the Only One, Moonshine Man, Love et Shiverin’ Blues.

Johnny Iguana, Billy Flynn, Kenny « Beedy Eyes » Smith et Brian Quinn. © : Mississippi Heat.