Mémoire de blues : Algiers, Louisiane

© : nola.agent / Wikimedia Commons.

Si on s’en tient à la stricte désignation géographique du lieu telle que nous la livre par exemple sa page Wikipedia, « Algiers est un quartier historique de La Nouvelle-Orléans et la seule communauté de la paroisse d’Orléans située en rive ouest du fleuve Mississippi ». Fondé il y a plus de trois siècles, désormais parfois appelé Old Algiers, plaque tournante du triste « commerce » des esclaves, il est devenu terre d’élection des Cadiens déportés au XVIIIe siècle, puis de nombreux artistes, surtout de jazz mais aussi de R&B et de blues. De nos jours, ces traditions musicales restent présentes à Algiers, aux côtés d’autres comme les brass bands (fanfares) et les Mardi Gras Indians. Enfin, Memphis Minnie affirmait être née et avoir grandi à Algiers (certaines sources continuent d’ailleurs de véhiculer cette information), mais nous savons aujourd’hui qu’elle est très certainement originaire du Mississippi…

Détail d’une carte qui mentionne au centre la King’s Plantation, future Algiers, 1765. © : Richard Campanella / Library of Congress.

Les Amérindiens vivaient déjà sur le site d’Algiers dans un méandre du Mississippi, qui est colonisé par les Français en 1719, soit seulement un an après la création de La Nouvelle-Orléans. Il s’agit d’abord d’une plantation que s’octroie Jean-Baptiste Le Moyne de Bienville, lui-même fondateur de la ville. Mais dès 1722, l’ingénieur Adrien de Pauger, employé de la Compagnie des Indes et chargé par Bienville de dessiner les plans du Vieux Carré sur l’autre rive, demande qu’on lui cède le site, d’autant qu’il a déjà effectué des travaux d’aménagement. Une bataille juridique s’engage entre les deux hommes, toutefois écourtée par la mort de Pauger en 1726. Du fait des facilités de débarquement sur le fleuve, sous le nom de Company Plantation, le lieu devient hélas le plus important centre d’échange d’esclaves de la région…

Un bateau à vapeur quitte Algiers sur le Mississippi, vers 1900. © : Collections.

En 1731, la plantation fait faillite mais elle est reprise par Bienville et se nomme dès lors King’s Plantation. Mais le nouveau propriétaire s’en désintéresse progressivement, ce qui entrave son développement. Bienville prend sa retraite en 1743 et laisse la place au gouverneur Pierre de Rigaud de Vaudreuil, qui entreprend des travaux conséquents de reconstruction et de modernisation. Quand la France cède la Louisiane à l’Espagne en 1762, cela ne change pas grand-chose au sort des esclaves qui continuent d’affluer. Peu après, à partir du milieu des années 1760, un nouvel événement se produit. Les Français qui résident toujours en Louisiane accueillent des Acadiens, qui habitent les actuelles provinces canadiennes de la Nouvelle-Écosse et du Nouveau-Brunswick, mais forcés à la déportation par les Britanniques. C’est le début de ce qui deviendra la culture cadienne (cajun en anglais), et qui se traduira notamment par une tradition musicale des plus originales qui perdure de nos jours.

© : Discogs.

Dans les années qui suivent, la plantation change plusieurs fois de mains tout en restant la propriété de familles françaises, dont les LeBœuf puis les Duverjé, peu après que la France ait cette fois cédé la Louisiane aux États-Unis (1803). Le quartier va prendre le nom d’Algiers dans les années 1820 ou 1830, mais parallèlement, un personnage va jouer un rôle essentiel, John McDonogh (1779-1850). Bien qu’il possède lui-même des esclaves, il leur permet de « racheter » leur liberté, et il soutient l’American Colonization Society, qui agit pour le retour des Noirs affranchis en Afrique. En 1815, il crée ainsi dans le quartier une communauté, appelée McDonoghville ou tout simplement Freetown. Algiers connaît un essor grâce à l’activité fluviale et la desserte par des bateaux à vapeur. La traite des esclaves reste malheureusement un vecteur essentiel de cette prospérité. Peu à peu, le lieu se transforme, avec les exploitations agricoles et les plantations de canne à sucre qui partagent l’espace avec à la construction navale qui est alors le secteur le plus florissant, ce qui génère des activités connexes autour des scieries, des entrepôts de bois d’œuvre, des cales sèches, des fonderies, des briqueteries… Le 17 février 1849, le gouvernement américain rachète une partie d’Algiers pour y bâtir ce qui deviendra la United States Naval Repair Base, qui ne sera toutefois pas réellement active avant la fin du XIXe siècle. Enfin, le début de la construction d’une voie ferrée en 1852 achève de faire basculer Algiers dans la révolution industrielle.

Peter Bocage. © : Jack Hurley / 64 Parishes.

Après la guerre de Sécession et l’abolition de l’esclavage en 1865, les Afro-Américains se retrouvent naturellement dans la partie du quartier créée cinquante ans plus tôt par McDonogh (Freetown). C’est également le point de départ d’une activité musicale, facilitée par la proximité de La Nouvelle-Orléans (Algiers est rattaché à la ville en 1870) où passent des troupes itinérantes. Peu après, des groupes qui préfigurent le jazz voient le jour, mais ce sont surtout des marching bands dérivés de fanfares militaires, qui peuvent aussi accompagner les enterrements, et que l’on va toutefois rapidement appeler brass bands car ils privilégient les cuivres (trompette, trombone, clarinette, saxophone, sousaphone, tuba…). Les premiers brass bands, sans doute créés dès les années 1870, viennent justement des quartiers de Treme et d’Algiers. Dans ce dernier quartier, les plus anciens sont le Pickwick Brass Band, peut-être actif dès 1873, l’A.L. Tio String Band et le Brown’s Brass Band of McDonoghville (années 1880). Le plus célèbre est l’Algiers Brass Band, probablement fondé en 1887 et toujours en activité !

Algiers de nos jours. © : New Orleans.

Durant la décennie suivante, après un incendie qui détruit de nombreuses habitations en 1895, le jazz, bien qu’il ne porte pas encore ce nom, commence aussi à se développer à Algiers, et il se répand au début du XXe siècle pour atteindre son premier apogée à la fin des années 1910, ce qui correspond d’ailleurs aux enregistrements initiaux de cette musique (1917). Mais si le jazz prédomine à La Nouvelle-Orléans en général et à Algiers en particulier, d’autres traditions louisianaises y trouvent leur place, à commencer par la musique cadienne même si elle est plus présente dans le sud et l’est du pays. Je n’oublie évidemment pas les Mardi Gras Indians, dont les parades et les performances colorées « envahissent » peu à peu les rues d’Algiers. Comme les brass bands, les représentants des Mardi Gras Indians se caractérisent par la longévité de leurs formations. Ainsi, aujourd’hui, les Algiers Warriors du Big Chief Troy Young entretiennent la flamme.

Eddie Bo en 2008 au New Orleans Jazz and Heritage Festival. © : Rusty Costanza / Associated Press.

Nombreux à Algiers depuis plus d’un siècle, les clubs et les salles de danse (dancehalls) ont toujours attiré les musiciens. Il est impossible de citer tous les artistes qui ont vu le jour, grandi, chanté ou joué à Algiers, je me contenterais donc d’une sélection. Je pense d’abord au grand trompettiste de jazz Henry James « Red » Allen, fils d’un chef d’orchestre de brass band (Henry James Allen Sr.), aux multi-instrumentistes Tom « Kid » Allen et Harrison Barnes, au contrebassiste Joseph « Kid Twat » Butler, au trompettiste-violoniste Peter Bocage, aux clarinettistes Albert « Dude » Gabriel, Joe « Brother Cornbread » Thomas et James « Jimmie » Noone, au trompettiste et chef d’orchestre « Kid » Thomas Valentine, au chanteur Bobby Mitchell… Bien entendu, je conclus avec le R&B et le blues, toujours bien représentés à Algiers, et deux personnalités notables dans ces styles, les chanteurs-pianistes Clarence « Frogman » Henry (lire mon article du 9 avril 2024 en son hommage) et Edwin Joseph Bocage aka Eddie Bo.

Algiers Warriors. © : LA to NOLA.