
Beaucoup de bluesmen sont originaires du Delta, au nord-ouest du Mississippi. Mais à l’opposé, au sud-est de l’État, pas très loin de la Louisiane et de l’Alabama, des personnages notables sont liés à Hattiesburg, comme le chanteur, pianiste et guitariste Leonard « Baby Doo » Caston, le folkloriste Art Rosenbaum, la chanteuse Mississippi Matilda, le chanteur-pianiste Blind John Davis, les chanteurs-guitaristes Dave Riley et Johnny Rawls. La ville, sur l’Interstate 59 qui relie La Nouvelle-Orléans à Chattanooga (Tennessee) en passant par Birmingham (Alabama), devint également une étape prisée du futur Chitlin’ Circuit dès les années 1930. Enfin, durant les années 1960, Hattiesburg fut le théâtre d’événements dramatiques dans le cadre de la lutte pour les droits civiques.

La région est d’abord habitée par les Amérindiens de la nation Choctaw, et les premiers colons du site sont des Français. Elle appartient à la Floride occidentale, que se partagent les Espagnols et les Français de 1682 à 1763, avant d’être administrée par les Anglais jusqu’en 1783, qui la cèdent ensuite aux États-Unis. Progressivement, les Américains s’approprient des territoires au détriment des natifs, notamment par le biais du traité de Mount Dexter en 1805. En 1858, un homme d’affaires et officier (capitaine) originaire du Tennessee, William Harris Hardy, s’installe dans la région et ouvre un cabinet d’avocat. Mais il a également des compétences en topographie et mène des opérations de levés de terrain. Ses travaux évoluent, et à partir de 1868 il travaille sur un projet de train entre La Nouvelle-Orléans et Meridian (Mississippi), une ligne qui passerait par le site de l’actuelle Hattiesburg.

Après une étude préliminaire achevée en 1872, Hardy se consacre à la promotion et à la logistique de la ligne ferroviaire. Entre-temps, il épouse Hattie Lott, avec laquelle il habite Meridian. En 1880, alors qu’il travaille depuis des semaines sur son projet, il fait une pause déjeuner en pleine forêt au bord d’un cours d’eau (Gordons Creek). Dans son livre Hattiesburg: An American City in Black and White (Harvard University Press, 2021), William Sturkey décrit ainsi la zone : « Les bois sans sentiers s’étendaient sur des kilomètres dans toutes les directions, enveloppant le capitaine sous une immense canopée d’aiguilles de pin. Quelques fermes isolées parsemaient la forêt, mais aucun groupe important ne s’était jamais installé dans cette région reculée, pas même les Amérindiens, qui trouvaient ces terres sans intérêt. » Pourtant, ce site hostile correspond aujourd’hui au centre-ville d’Hattiesburg ! Et en 1882, tout en poursuivant la construction du chemin de fer qui est achevé la même année (New Orleans and Northeastern Railroad), Hardy fonde Hattiesburg, un nom choisi en l’honneur de sa femme, Hattie.

Le premier train passe par Hattiesburg en 1883, et l’arrivée du chemin de fer favorise le développement de l’industrie du bois, ce qui va se traduire par une déforestation marquée durant les années suivantes. La population de la ville, 400 habitants lors de son incorporation en 1884, est multipliée par quatre en moins de dix ans. Une croissance démographique toutefois un peu freinée en 1893 par un violent incendie qui incite les constructeurs à privilégier la brique plutôt que le bois… Mais l’exploitation forestière continue, Hattiesburg devient un nœud ferroviaire avec des lignes depuis et vers de nouvelles destinations dont Gulfport sur le golfe du Mexique et Jackson, la capitale de l’État. En 1910, la ville compte 4 200 habitants et près de 12 000 en 1920. Les années 1920 voient aussi la construction de routes qui viennent compléter le réseau ferré.

Cette situation vaut à Hattiesburg son surnom de Hub City (hub peut se traduire par plaque tournante), qui attire une main-d’œuvre conséquente et bien sûr des musiciens itinérants dont des bluesmen. Ils se retrouvent dans le quartier afro-américain, où l’activité des clubs se concentre autour de Mobile Street, mais aussi, et sur ce point, Hattiesburg se démarque de ses paires, en un lieu à l’écart au sud de la ville, Palmers Crossing. Un premier personnage bien connu va jouer un rôle dans le domaine de la musique. Il s’agit du producteur et découvreur de talents H.C. Speir, qui depuis le milieu des années 1920 écume le Deep South en quête de bluesmen pour les principaux labels de l’époque. En 1936, il déniche ainsi à McComb les deux frères aveugles Blind Roosevelt (chœurs, interjections, guitare, poss. kazoo) et Uaroy Graves (tambourin, poss. kazoo), qui forment avec le pianiste Cooney Vaughn le Mississippi Jook Band, et les emmène au Hattiesburg Hotel, au coin de Mobile Street et Pine Street, où il a installé un studio temporaire.

Les frères Graves, qui avaient déjà enregistré en 1929, font habituellement dans le Sacred Blues. Mais les deux séances du Mississippi Jook Band des 16 et 20 juillet 1936 à Hattiesburg sont historiques, avec six chansons gravées (une le 16 juillet, les cinq autres le 20) pour ARC : Woke Up This Morning (With My Mind on Jesus), Hittin’ the Bottle Stomp, Skippy Whippy, Dangerous Woman, I’ll Be Rested (When the Roll Is Called) et Barbecue Bust. Ces morceaux très rythmés sont étonnamment modernes, ce qui fera dire à d’éminents spécialistes qu’ils préfigurent le rock ‘n’ roll ! Robert Palmer écrira ainsi que ces enregistrements comportaient des riffs de guitare et un rythme entraînant caractéristiques du rock. Gayle Dean Wardlow ira même plus loin en affirmant qu’un titre gravé dès 1929 par les frères Graves, Crazy About My Baby, pouvait être considéré comme le premier rock ‘n’ roll enregistré… Lors de ce séjour, le Mississippi Jook Band réalise huit autres chansons, restées inédites à ce jour. Speir enregistre d’autres formations moins connues de blues (The Edgewater Crows, Shep & Cooney), de gospel (The Gold Star Quartette, Rev. R. H. Taylor, The Laurel Firemen’s Quartette), et même de country.

Parallèlement, une autre personnalité émerge à Hattiesburg au milieu des années 1930, Milton Barnes, un Afro-Américain qui fonde en 1935 à l’âge de vingt ans Barnes Cleaners, une société de nettoyage. Il étend son activité à d’autres secteurs, comme propriétaire de l’équipe locale de base-ball (les Black Sox) et de la Construction Company, puis s’intéresse au divertissement et ouvre l’Embassy Club dans les années 1940, qui devient une étape du Chitlin’ Circuit. D’autres clubs apparaissent alors, la Mississippi Blues Commission cite le Club Desire, le Blue Flame Beer Parlor, Thelma’s Place, le Club Manhattan, le Dashiki, l’Aquarius, l’Elks Lodge et le Harlem Night Club. Suite à un incendie de l’Embassy Club en 1957, Barnes le reconstruit et le baptise Hi-Hat Club. Du fait de son emplacement privilégié en périphérie à Palmers Crossing, le club, un des plus grands du Mississippi, peut accueillir 800 à 900 spectateurs, voire plus. Très réputé, il attire les meilleurs, dont, toujours selon la Mississippi Blues Commission, B. B. King, James Brown, Otis Redding, Ike & Tina Turner, James Brown, Otis Redding, Sam Cooke, Al Green, Johnnie Taylor, Tyrone Davis, Albert King, Ray Charles, Rufus Thomas, Little Milton, Louis Armstrong, Louis Jordan, Big Joe Turner, Ruth Brown, Guitar Slim, Hank Ballard & the Midnighters, Charles Brown, Lowell Fulson, Joe Morris, Bobby « Blue » Bland, Junior Parker, Z. Z. Hill, Joe Tex, Latimore, Solomon Burke, Otis Clay, O. V. Wright, Denise LaSalle, Artie « Blues Boy » White, liste non exhaustive !

Hattiesburg est ensuite au centre de la lutte pour les droits civiques. En 1959, l’Afro-Américain Clyde Kennard aspire à rentrer au Mississippi Southern College (aujourd’hui University of Southern Mississippi), réservé aux Blancs. Comme il insiste, la Mississippi State Sovereignty Commission, chargée de contrôler le mouvement des droits civiques, s’arrange pour le faire accuser à tort de plusieurs délits, dont la détention d’alcool (interdite dans l’État jusqu’en 1966) et le vol de nourriture. Fin 1960, Kennard est condamné à sept ans de prison, une peine qu’il doit purger au tristement célèbre pénitencier de Parchman Farm. Plusieurs leaders de la NAACP, dont Medgar Evers et Vernon Dahmer, essaient de le faire libérer, en vain. Atteint d’un cancer du côlon en phase terminale, il est libéré sur parole le 3 janvier 1963, sans jamais avoir été innocenté, et décède le 4 juillet suivant, à trente-six ans.

En outre, les autorités du comté mettent tout en œuvre pour que les Noirs ne puissent s’enregistrer pour aller voter : moins de 1 % d’entre eux peuvent le faire contre près de 100 % pour les Blancs. Les responsables du mouvement multiplient ensuite les actions pour faire respecter ce droit de vote, notamment lors du Freedom Summer en 1964. Comme je l’écris dans un article du 26 février 2026, cela débouchera finalement sur la promulgation par le président Lyndon B. Johnson du Civil Rights Act du 2 juillet 1964, qui « met fin à toutes formes de ségrégations, de discriminations reposant sur la race, la couleur, la religion, le sexe ou l’origine nationale. » Il en faut hélas plus pour freiner les suprémacistes. Dans la nuit du 10 janvier 1966, les White Knights du Ku Klux Klan attaquent avec des bombes incendiaires et force coups de feu la maison de Vernon Dahmer, principal leader du mouvement des droits civiques dans le comté depuis des années. Pour protéger la fuite de sa femme, de ses trois jeunes enfants et de sa tante, Dahmer retient un temps le Klan avec son propre fusil, mais il meurt le lendemain des suites de ses brûlures et pour avoir inhalé de la fumée. Il faudra attendre 1998, après quatre procès qui se soldèrent par des impasses (deadlocks) pour que Samuel Bowers, premier grand sorcier des White Knights, soit reconnu coupable de l’assassinat de Dahmer et condamné à la prison à perpétuité. Il mourra huit ans plus tard en détention.

Le Hi-Hat Club a fermé ses portes en 1994 et Milton Barnes s’est éteint en 2015, à l’âge de quatre-vingt-dix ans. Mais la musique populaire reste présente en ville, avec la création en 2005 en plein quartier historique du Historic Mobile Street Renaissance Festival, avec des animations variées (rencontres, gastronomie, artisanat) et deux scènes dédiées au jazz et au blues. Hattiesburg inspire aussi des formations plus « nordistes ». Ainsi, en 2008, le groupe de Chicago Mississippi Heat (récent lauréat de mon Top 10 des albums de l’année 2025) a sorti son huitième album intitulé « Hattiesburg Blues » chez Delmark : sur la chanson-titre, Inetta Visor pleure le départ de l’être aimé pour Hattiesburg… Et s’il n’existe plus de clubs de la dimension du Hi-Hat, la scène reste vivace, et vous en trouverez bien d’autres à dimension plus humaine où passer de très bons moments.

