Mémoire de blues : High Water Recording Company

© : High Water Records.

À la fin des années 1970, des labels qui ont fait l’histoire de la musique à Memphis comme Sun et Stax Records n’ont plus la même influence et dépendent de marques aux épaules plus solides. Parallèlement, des musicologues continuent d’arpenter les régions rurales du Deep South pour enregistrer des artistes de blues et de gospel. Pour perpétuer ce patrimoine culturel essentiel, ils collaborent avec des compagnies discographiques, et parfois, ils créent leurs propres labels dans ce but. Ce sera le cas de David Evans. Né le 22 janvier 1944 à Boston, Massachusetts, Evans a débuté ses campagnes de collecte de folklore dans les années 1960, qu’il évoque dans un remarquable livre publié en 2022 avec Marina Bokelman, Going Up the Country: Adventures in Blues Fieldwork in the 1960s (University Press of Mississippi, ma chronique dans le numéro 250 de Soul Bag).

© : Discogs.

Lui-même excellent chanteur-guitariste (il a débuté avec Alan Wilson bien avant que ce dernier fonde Canned Heat), Evans est l’auteur en 1971 d’un livre référent sur le grand bluesman Tommy Johnson, simplement intitulé Tommy Johnson (Studio Vista). Dès lors considéré comme un des meilleurs spécialistes du Country Blues, il poursuit ses enregistrements de terrain et deviendra plus tard professeur d’ethnomusicologie à l’université de Memphis. Ses différents travaux le conduisent naturellement à créer en 1979, avec Dean Richard Ranta (fondateur du College of Communication and Fine Arts au sein de la même université) High Water Recording Company. Le premier single du label (référence 408) est enregistré le 3 novembre 1979. Sur la face A, Going Down, on entend Raymond Hill. Bien avant cela, en mars 1951, à l’âge de dix-sept ans, Hill n’était autre que le saxophoniste d’Ike Turner, notamment sur une chanson créditée à Jackie Brenston, la très fameuse Rocket 88 ! En face B du premier single High Water, sur Cotton Fields – Boss Man, Raymond Hill est accompagné par sa femme Lillie Hill au chant.

David Evans en 1987 au Chicago Blues Festival. © : Peter Jordan.

Mais sur les singles suivants, les noms des artistes qui apparaissent au catalogue nous sont bien plus familiers. Toujours le 3 novembre 1979, Jessie Mae Hemphill signe en effet son tout premier single (1) pour le label de David Evans, qui l’accompagne d’ailleurs à la seconde guitare. Ce single porte naturellement le numéro 409. Le suivant au catalogue, le numéro 410, est cette fois l’œuvre de R.L. Burnside (Bad Luck City/Jumper Hanging out on the Line), mais il a en fait été enregistré quelques jours avant, le 30 octobre 1979. Vient ensuite Ranie Burnette avec Cool Black Mattie/Hungry Spell. High Water se dédie donc d’abord à des adeptes du Hill Country Blues. Mais la diversification ne tarde pas. Très attaché à Memphis, Evans réalise deux singles des Fieldstones, un des groupes les plus représentatifs du blues de la ville à l’époque.

© : Discogs.

High Water s’intéresse aussi au gospel, et les singles qui sortent ensuite concernent des groupes et artistes actifs dans différents styles caractéristiques de la région autour de Memphis : The Jubirt Sisters, Little Applewhite, Hammie Nixon, The Hollywood All Stars, Junior Kimbrough and The Soul Blues Boys, The Harmonizers, The Gospel Writers, Hezekiah and The House Rockers, Uncle Ben and His Nephews, Waynell Jones, Jessie Mae Hemphill, Huebert Crawford and The King Riders Band… À partir de 1983, High Water sort désormais des albums, le premier étant dû aux Fieldstones, « Memphis Blues Today! ». Une importante compilation gospel paraît ensuite, « Happy in the Service of the Lord, Memphis Gospel Quartet Heritage – The 1980s ». High Water continue de nous faire découvrir des représentants de la scène locale, qui sans ce label n’auraient sans doute pas eu les mêmes opportunités. Outre celles et ceux déjà cités plus haut, c’est le cas des Pattersonaires, de Spirit of Memphis Quartet, de The Blues Busters et Chicago Bob.

© : Discogs.

On ne saurait donc sous-estimer l’importance de High Water (discographie détaillée sur le site de Stefan Wirz à cette adresse), qui a parfaitement rempli son rôle de préservation et de transmission de ces traditions musicales. Il importe d’insister sur le travail de David Evans, qui en plus des enregistrements et de la production, se charge de la rédaction des notes de pochettes qui s’assimilent à de véritables biographies. Le label cesse ses activités en 1990 avec le formidable album de Jessie Mae Hemphill « Feelin’ Good ». Fort heureusement, à partir de 1997, High Water voit la plupart de ses albums originaux réédités par HighTone, le label californien fondé par Larry Sloven et Bruce Bromberg.
(1). En août 1967, Jessie Mae Hemphill apparaissait sur deux faces pour George Mitchell, sur la première en duo avec sa tante Rosa Lee Hill, Lord I Feel Better, et sur l’autre seule au chant, I wanna be ready. Mais elles sortiront bien plus tard sur une compilation Fat Possum (« Rosa Lee Hill And Friends – The George Mitchell Collection »), en 2006 soit l’année de la mort de Jessie Mae…

© : Stefan Wirz.