Ça s’est passé un 13 avril : l’étonnante histoire de Geeshie Wiley et L.V. « Elvie » Thomas

© : Stefan Wirz.

Vers mars 1930, la chanteuse-guitariste Geeshie Wiley enregistre un single pour Paramount, Last Kind Words Blues/Skinny Leg Blues. Lors de la même session, toujours pour Paramount, une autre chanteuse-guitariste, Elvie Thomas, grave Motherless Child Blues (avec Wiley à la seconde guitare), puis, sous le nom de Wiley et Thomas, toutes deux réalisent Over To My House, cette fois en duo au chant et à la guitare. La formule du duo est reprise sur un troisième single, Pick Poor Robin Clear/Eagles On A Half. Vocalement comme instrumentalement, ces six faces sont absolument remarquables, du niveau des meilleurs bluesmen de l’époque, hommes et femmes confondus. Il était en outre très rare à l’époque que des femmes enregistrent du bluess rural, la seule véritable « star » du genre étant Memphis Minnie. Mais, malgré la qualité de leurs réalisations, Wiley et Thomas ne retourneront jamais en studio et disparaîtront même de la circulation.

La seule photo connue de L.V. Thomas. © : Robin Wartell / The New York Times Magazine.

Heureusement, le 13 avril 2014, il y a tout juste douze ans, John Jeremiah Sullivan a publié dans The New York Times Magazine « The Ballad of Geeshie and Elvie », un long article parfaitement documenté qui s’efforce de lever un peu le voile sur le « mystère » qui entoure ces deux artistes. Sur cette base, on peut s’arrêter sur Wiley et Thomas, bien que les éléments dont nous disposons restent maigres… Il est malaisé de déterminer les origines de Geeshie Wiley. Selon Bob Eagle et Eric S. LeBlanc dans le livre de référence Blues – A Regional Experience (Praeger, 2013), elle serait née Wady May Wiley en 1906 près d’Oxford dans la région du Hill Country Blues, Mississippi. Mais d’après un témoignage d’Elvie Thomas rapporté par John Jeremiah Sullivan, elle aurait vu le jour en Louisiane le 14 novembre 1908… Son nom de naissance est en outre incertain, Lilly/Lillie Mae Boone et Lilly/Lillie Mae Scott étant également avancés. Quant à Geeshie, il évoque le peuple Gullah (Geechee, Geetchee, Geechie, Geetchie, les graphies peuvent varier) de la Côte Est, mais c’était un surnom couramment employé pour les jeunes filles dans le sud rural.

© : Stefan Wirz.

Grâce à Robert « Mack » McCormick qui interviewa Elvie Thomas, elle aurait commencé à jouer avec Wiley (qu’elle connaissait sous le nom de Lillie Mae Wiley) dès le début des années 1920, soit dès son adolescence et environ dix ans avant leurs enregistrements. Après ces faces, le parcours de Wiley est incertain. Dans son article, Sullivan suggère que Geeshie Wiley serait la Lillie Mae Scott qui aurait poignardé mortellement son mari Thornton Wiley en 1931 à Houston, Texas, ce qui peut expliquer qu’elle cherche ensuite à se faire oublier en se déplaçant. Thomas précise d’ailleurs qu’elles ont continué à tourner ensemble jusqu’en 1933, mais qu’elle perd ensuite sa trace, comme elle l’affirmait en 1961 à McCormick : « Je ne l’ai plus revue après 1933. Je l’ai laissée à Chico [Checotah], Oklahoma. On tournait ensemble pour prendre du bon temps, s’amuser, voyager, mais je l’ai laissée là et je suis rentrée. » Thomas précise toutefois qu’elle en avait réentendu parler quatre ou cinq plus tôt, soit en 1955 ou 1956. Mais d’après Caitlin Love, une chercheuse qui a travaillé avec Sullivan, Geeshie Wiley serait morte quelques années auparavant, le 29 juin 1950.

Le siège des disques Paramount à Grafton, Wisconsin, où Wiley et Thomas gravèrent leurs six faces, milieu des années 1930. © : The New York Times Magazine.

La biographie d’Elvie Thomas est mieux renseignée, d’autant qu’elle a vécu bien plus longtemps et a donc pu témoigner. Elle naît L.V. Grant le 7 août 1891 à Houston. Après avoir quitté l’école dès le CM2, elle apprend la guitare au même moment, en 1902, et commence à se produire lors de soirées à partir de 1908. Elle aurait joué avec Texas Alexander, Leroy Johnson, Leon Benton, et donc Geeshie Wiley qui a quinze ou dix-sept ans de moins qu’elle, et avec laquelle elle va enregistrer ses uniques chansons en 1930. Benton, qui était guitariste, s’est également confié à McCormick en 1961 : « À cette époque, au début des années 1930, il y avait une femme guitariste du nom de L.V. Thomas qui vit toujours ici à Acres Holmes [quartier nord-ouest de Houston]. J’ai beaucoup travaillé avec elle. En fait, pendant quelque temps nous avions un groupe avec deux guitares et un violon, moi-même, Leroy Johnson et L.V. Thomas. Elle a fait quelques disques et jouait aussi bien de la guitare que n’importe quel homme. » Petite remarque : l’orthographe Elvie du prénom de Thomas est une liberté prise par le label Paramount. Comme elle le disait elle-même, son prénom était bien L.V., juste les deux lettres sans plus de précision. Mais on la surnommait aussi Slack !

Robert « Mack » McCormick chez lui à Houston en 2013. © : The New York Times Magazine.

Comme Wiley, Thomas n’enregistrera plus, et bien qu’elle ait été mariée avec un M. Grant, elle prendra l’habitude de s’habiller comme un homme et partagera la vie d’une femme, Sarah Goodman Cephus, jusqu’au décès de cette dernière en 1967. Selon Sullivan, durant ses dernières années, elle se consacrera au chant religieux dans l’église de son quartier (on l’appelle alors Sister Thomas), et quittera ce monde le 20 mai 1979 à l’âge de quatre-vingt-sept ans. Bien entendu, si vous souhaitez en savoir plus sur le parcours peu banal de ces deux artistes, je vous invite à lire l’article de John Jeremiah Sullivan dont les références figurent plus haut, d’autant qu’il comprend des extraits musicaux, des témoignages (de proches et de descendants) et des images rares… Si la langue de Shakespeare vous rebute, cet article a été traduit dans notre langue en 2015 dans le numéro 13 de la revue Feuilleton (éditions du sous-sol, 192 pages, 15 euros).

L’intérieur de la Mount Pleasant Missionary Baptist Church à Houston, où L.V. Thomas chantait. © : The New York Times Magazine.

De nos jours, il existe moins de dix exemplaires de l’ensemble des 78-tours originaux de Geeshie Wiley et L.V. Thomas (deux seulement du single Motherless Child Blues/Over To My House, par exemple), qui ont fort heureusement été réédités sur des compilations. Une fois encore, il s’agit à mon sens d’enregistrements essentiels, représentatifs de ce qui se faisait de mieux en termes de Country Blues à l’époque. Bien que ces deux artistes soient méconnues du grand public, leurs morceaux sont restés dans les mémoires. Ainsi, la bande originale du film Crumb (1994, à voir absolument !) de Terry Zwigoff sur Robert Crumb inclut les deux premiers titres gravés en 1930 par Geeshie Wiley, Last Kind Words Blues et Skinny Leg Blues. Enfin, plus près de nous, on retrouve Wiley (et L.V. Thomas à la seconde guitare) avec Pick Poor Robin Clear, cette fois sur la bande originale de Sinners (2025) de Ryan Coogler, qui vient de remporter d’Oscar de la meilleure musique de film !

Un des deux seuls exemplaires connus du 78-tours de Motherless Child Blues par Elvie Thomas, propriété du collectionneur Richard Nevins. © : The New York Times Magazine.

Je conclus évidemment cet article en ajoutant les six chansons en écoute.
Last Kind Words Blues par Geeshie Wiley.
Skinny Leg Blues par Geeshie Wiley.
Motherless Child Blues par Elvie Thomas.
Over To My House par Wiley and Thomas.
Pick Poor Robin Clear par Geeshie Wiley & Elvie Thomas.
Eagles On A Half par Geeshie Wiley & Elvie Thomas.

Un des deux seuls exemplaires connus du 78-tours de Motherless Child Blues par Elvie Thomas, propriété du collectionneur Richard Nevins. © : The New York Times Magazine.