
Au centre de l’État, une soixantaine de kilomètres à l’est du Delta, la petite ville d’Ackerman (1 600 habitants) ne se trouve pas sur un axe routier important et doit davantage son développement au train. Malgré cela, quelques bluesmen notables sont originaires de la région, dont Texas Johnny Brown et Big Lucky Carter. Ackerman est aujourd’hui le siège du comté de Choctaw, fondé dès 1833, ce qui en fait un des plus anciens de l’État, incorporé à l’Union seulement seize ans plus tôt. Suite au traité de Dancing Rabbit Creek qu’ils avaient signé le 27 septembre 1830, les Amérindiens de la nation Choctaw furent contraints de quitter leur territoire ancestral pour aller à l’ouest du fleuve Mississippi, ce qui les mènera en fait jusque dans l’actuel Oklahoma. Cela favorise bien entendu l’installation des colons, mais le comté conservera malgré tout le nom « Choctaw ».

Les colons viennent pour une bonne part des comptoirs de l’ancienne Natchez Trace, que j’évoque dans mon article du 28 septembre 2025, mais dont le déclin s’amorce avec la création de nouvelles voies commerciales, notamment sur un axe sud-nord entre La Nouvelle-Orléans et Memphis en passant par Jackson. Les nouveaux arrivants permettent au comté de Choctaw de prospérer et de se développer rapidement autour de l’agriculture (surtout le maïs) et de l’élevage. À la veille de la guerre de Sécession, le comté compte 16 000 habitants, soit le double de la population actuelle ! Après le conflit, le secteur ferroviaire connaît un important essor, en particulier grâce à l’Illinois Central Rairoad, fondée en 1851. Elle relie La Nouvelle-Orléans à Chicago, mais au fil des années, le réseau a des ramifications vers l’est et le centre du Mississippi. De 1877 à 1883, la compagnie est dirigée par William Kelly Ackerman (1832-1905), qui vient du milieu de la finance.

Finalement, la ville d’Ackerman, qui prend son nom, est fondée en 1884. La création de la ligne ferroviaire Canton, Aberdeen & Nashville Railroad, en quelque sorte une « branche » de l’Illinois Central, qui va d’abord de Kosciusko à Aberdeen, passe bien sûr par Ackerman. Sa situation centrale facilite le désenclavement de cette région jusque-là très rurale, et en 1896, la ville devient le siège du comté, un statut qu’elle conserve de nos jours. Elle grandit plutôt vite pour atteindre 1 400 habitants en 1910, soit seulement 200 de moins qu’aujourd’hui. Si la région n’a pas produit de bluesmen dans la même mesure que le Delta, par exemple, il importe de s’arrêter sur la famille Brown. Le père, Cranston Exerville « Clarence » Brown, dont nous ignorons la date de naissance (probablement vers 1900), qui était un chanteur-guitariste aveugle, est sans doute le premier bluesman de la région d’Ackerman, qui se produisait dans les rues et les juke joints quand il y en avait.

On connaît bien mieux son fils, qui se fera appeler Texas Johnny Brown après s’être installé à Houston au début des années 1940. Né à Ackerman en 1928, d’abord abandonné par son père, il le retrouvera en 1937 après la mort de sa mère et l’accompagnera un temps au tambourin. Mais Texas Johnny Brown devint ensuite un remarquable chanteur, guitariste et compositeur, ce qui lui permit de travailler avec les plus grands dont Amos Milburn, Ruth Brown (sans lien de parenté) Lightnin’ Hopkins, Junior Parker et bien sûr Bobby Bland. Il écrira la célèbre chanson Two Steps from the Blues, qui donnera son titre au premier album de Bobby Bland en 1961, qui en fera un hit. Texas Johnny Brown poursuivra sa carrière jalonnée de beaux enregistrements et nous quittera en 2013 à quatre-vingt-cinq ans. Quatre ans plus tôt, la Mississippi Blues Commission l’avait honoré en érigeant une de ses plaques commémoratives à Ackerman, qui s’appelle « Two Steps from the Blues ».

Un autre bluesman moins notoire a vu le jour à Ackerman, le chanteur-guitariste Therley « Speedy » Ashford (1910-1980), qui s’est beaucoup déplacé avant de se fixer à Memphis vers 1949. En duo avec le guitariste Willie « Little Red » Holmes, sous le nom de Speedy & Red, il enregistre en 1973 deux chansons qui figurent sur la compilation « Downhome Blues » (JSP, 1984). Enfin, même s’il est né à Weir, une petite localité quelques kilomètres à l’ouest d’Ackerman, je me dois pour être complet de citer dans cet article Big Lucky Carter (1920-2002). Découvert en 1998 (à soixante-dix-huit ans !) avec un formidable album chez Blueside, « Lucky 13 », il effectuera ensuite une tournée triomphale en France. Enfin Carter fera l’objet l’année suivante d’un magnifique documentaire de Marc Oriol, Le blues du survivant.

