
Je vous propose aujourd’hui d’évoquer une tradition musicale et culturelle typiquement guadeloupéenne, le mayolè, en vue d’une opération en hommage à l’un de ses représentants les plus emblématiques, le Marie-Galantais Lin Canfrin (1926-2005). En effet, vendredi 30 et samedi 31 janvier 2026, l’association Ambition Marie-Galante proposera la première édition de « Jouné à Lin Canfrin », qui se déroulera sur le site de la maison de Lin Canfrin, section Gai-Dubois à Capesterre-de-Marie-Galante. Autour de l’artiste, le programme sur deux jours (voir détail sur les quatre flyers joints et à la fin de cet article) prévoit un marché local et de valorisation des savoir-faire, des animations culturelles et artistiques, des interventions et des témoignages, une marche pédagogique, l’inauguration d’une plaque commémorative dédiée à Lin Canfrin…

Avant cela, il importe de s’arrêter sur les origines très anciennes du mayolè, qui emprunte à la fois au combat à l’aide d’un bâton, à la danse et au chant. Dès lors, contrairement à d’autres traditions folkloriques, il n’existe pour ainsi dire rien de comparable dans les musiques afro-américaines qui constituent l’objet de ce site (si ce n’est en Louisiane comme nous le verrons plus loin), mais il est néanmoins possible de trouver des racines communes, et même d’établir quelques passerelles. Avant la systématisation de la traite négrière à partir du premier quart du XVIIe siècle, les danses tribales dites « de combat » sont courantes dans le royaume du Kongo (alors le sud de l’actuelle République du Congo, l’ouest de la République démocratique du Congo, le sud-ouest du Gabon et le nord de l’Angola), ainsi que dans d’autres régions vers l’ouest et le nord-ouest, autrement dit jusqu’au territoire qui deviendra le Sénégal. Nous appelons communément cette région l’Afrique de l’Ouest, et on admet de nos jours qu’elle a enfanté les courants majeurs des musiques populaires afro-américaines comme antillaises.

Ces danses se pratiquaient donc souvent avec un bâton et relevaient du rituel culturel festif lors de rassemblements et de cérémonies, mais elles servaient aussi de véritables entraînements en vue d’affrontements, et pour les définir, on parle volontiers d’arts martiaux. Les Africains déportés puis réduits en esclavage ont inévitablement introduit cette tradition en Amérique du Nord, du Sud (la capoeira au Brésil vient bien sûr à l’esprit), mais aussi dans toutes les Antilles. S’il reste difficile de déterminer la date précise de l’arrivée de telles traditions dans la Caraïbe, nous savons que l’une d’entre elles, la calinda (d’autres graphies existent) s’est fortement répandue au tournant des XVIIe et XVIIIe siècles sur certaines îles comme Saint-Domingue (bientôt Haïti), la Dominique, mais surtout Trinidad et Tobago, où elle s’assimile encore actuellement à une sorte de sport national ! En Amérique du Nord, on en trouve trace en Louisiane française (ou Nouvelle-France), un immense territoire de 8 millions de km2 qui englobe tout le centre des actuels États-Unis, de la région des Grands Lacs au golfe du Mexique !

En Louisiane justement, la calinda est la plus ancienne danse de ce genre d’inspiration afro-américaine, également influencée par le vaudou. Sous sa forme la plus archaïque, apparue dans les années 1720, elle est d’abord uniquement pratiquée par des hommes qui utilisent des bâtons, comme en Afrique. Une variante voit ensuite le jour, l’aspect « guerrier » s’efface au profit d’une approche bien plus lascive, et dès lors, elle ne met plus en scène des hommes seuls mais des couples. Un jeune Cadien (1) aurait ainsi invité une jeune femme prénommée Colinda, ce qui proviendrait donc de calinda, pour une danse des plus suggestives, dans laquelle les bâtons ont bien entendu disparu au profit d’une interprétation avec les corps « collés/serrés »… Jugée trop provocante, la calinda louisianaise sera un temps interdite, mais elle demeure dans la tradition locale : ainsi, la chanson Allons danser Colinda, grand standard de la musique cadienne, reste au répertoire de nombreux artistes actuels.

Parallèlement, cette forme de calinda semble connaître un succès grandissant dans la Caraïbe. Elle est sans doute présente en Guadeloupe même si nous manquons de documentation à ce propos, sachant, faut-il le rappeler, que nous sommes à la fin du XVIIIe siècle, et des représentations l’attestent, notamment à Saint-Domingue. Quant à la version avec bâton, elle est bien pratiquée dès cette époque dans la région, comme le démontre l’illustration ci-dessus datée de 1779, qui représente des « combattants » sur l’île de la Dominique, située à peine 35 kilomètres au sud de Marie-Galante ! On peut imaginer que la calinda est apparue au même moment en Guadeloupe (au plus tard !), prenant toutefois le nom de mayolè. Les historiens ne s’accordent pas tous pour établir d’où vient le nom : d’aucuns le prêtent à un esclave du nom de Jacombé, mais pour d’autres il proviendrait d’un groupement d’individus réduits en esclavage.

Quoi qu’il en soit, la première forme de maloyè en Guadeloupe s’inspire grandement des rituels africains. Elle peut être violente et générer des blessures graves quand les combattants ne retiennent pas leurs coups de bâton. Mais le maloyè est aussi une façon d’affirmer son identité, de lutter et résister face à l’oppression. S’il s’inscrit aujourd’hui en symbole, le bâton est alors bien une arme, souvent la seule dont disposent les esclaves en fuite ou qui se révoltent. Bien entendu, le mayolè, tout comme la calinda et les autres formes présentes dans la Caraïbe, va évoluer, « s’assagir ». La dimension artistique va prendre le pas sur l’aspect « guerrier ». Le mayolé va devenir expression gestuelle où le combat avec le bâton est mimé, où la danse, le chant et la musique (le gwo ka en Guadeloupe, la pulsation africaine, celle du cœur !) fusionnent. On peut d’ailleurs faire un parallèle avec une très ancienne tradition musicale afro-américaine, le ring shout : sous l’ordre d’un leader, un groupe de danseurs et chanteurs répond et reprend une phrase sur un fond rythmique. Aux États-Unis, ce fond est fourni par les danseurs qui tapent des pieds, alors que les percussions prennent le relais dans la Caraïbe, comme le gwo ka en Guadeloupe. Jusqu’à repousser les confins de la transe.

On retrouve le principe du call-and-response. Commun aux musiques antillaises et afro-américaines, il en est la base et l’incarnation sur lesquelles le temps s’effrite, sans prise. Le mayolè a évolué mais sans perdre sa force évocatrice. Une caractéristique qu’il partage avec le blues. La préservation et le partage de ces traditions et de ce patrimoine, bâties sur une transmission multiséculaire, doivent être pérennisées. De son vivant, le « maître mayolè » Lin Canfrin s’est efforcé d’y contribuer. Les Mayoleurs du Moule, qui ont fêté leurs 100 ans en 2020, font de même. Le 30 et 31 janvier 2026, l’initiative de l’association Ambition Marie-Galante y contribuera également, d’autant qu’elle ne mettra pas seulement en avant l’œuvre artistique de Canfrin, mais aussi tout ce qu’il représente dans la culture marie-galantaise. Ne manquez pas ce rendez-vous, dont voici maintenant les grandes lignes du programme.

– Vendredi 30 janvier : journée en famille et entre amis, avec un marché ouvert à tous, où producteurs, jardiniers, cuisiniers et transformateurs peuvent venir vendre leur production. Mais aussi animations son, contes et lumières sur la vie culturelle et l’héritage de Lin Canfrin.
– Samedi 31 janvier : parcours commémoratif en hommage à Lin Canfrin, avec une présentation de l’écosystème et l’histoire des ravines (caractéristiques de l’île de Marie-Galante), l’inauguration de la plaque, des interventions culturelles et scientifiques.
– L’entrée est libre et vous pouvez obtenir des renseignements en composant le 06 90 90 56 32 ou le 06 90 49 66 42.
– Vous pouvez enfin lire mon article « 27 chansons pour l’abolition de l’esclavage en Guadeloupe » du 27 mai 2023, dans lequel j’évoque Lin Canfrin et le mayolè.

(1). Les Cadiens, que l’on appelle aussi Cajuns bien qu’il s’agisse dès lors du mot anglais, sont les descendants des Acadiens originaires de l’Acadie, ce qui correspond aujourd’hui aux provinces de l’est du Canada (Nouveau-Brunswick, Québec et Nouvelle-Écosse) et à une partie du Maine aux États-Unis. Victimes d’une déportation féroce, ils trouvèrent refuge à compter des années 1760 en Louisiane. Francophones (leur créole est dérivé du français), ils se mêlèrent aux esclaves venus d’Afrique et aux natifs pour donner naissance à une culture d’une grande richesse, artistique, artisanale et bien entendu musicale.
