Claudette Colvin, 1939-2026

En 1955, l’année de l’affaire du bus à Montgomery. © : AP / The Guardian.

Claudette Colvin nous a quittés hier 13 janvier 2026 à l’âge de quatre-vingt-six ans. Dans l’histoire de la lutte pour les droits civiques aux États-Unis, l’année 1955 est pivotale, du fait de deux événements similaires survenus dans la même ville, Montgomery dans l’Alabama. L’État fait alors partie des plus racistes du pays, la ségrégation et les lois Jim Crow sont de rigueur et le Ku Klux Klan et autres suprémacistes y sont très actifs. Les Afro-Américains représentent 38 % de la population mais ce pourcentage monte à 75 % si on considère les usagers des bus, moyen de transport très employé par les classes les plus défavorisées. Malgré cela, la ségrégation s’applique sans souplesse. Les bus sont exclusivement conduits par des Blancs, les places à l’avant leur sont réservées tout comme celle du centre en cas d’affluence, les Noirs étant relégués à l’arrière. Aujourd’hui, on se souvient surtout de Rosa Parks (1913-2005), qui le 1er décembre 1955 refusa donc de céder sa place à un Blanc dans un bus à Montgomery. L’épisode sera très médiatisé jusqu’à faire de Parks le premier personnage marquant du combat pour les droits civiques, qui sera au centre de nombreuses publications, et notamment, encore récemment, d’un livre paru l’an dernier, Protesting with Rosa Parks: From Stagecoaches to Driving While Black par John K. Bollard (University of Georgia Press).

Le 20 avril 1953. © : The Visibility Project / Wikimedia Commons.

Mais neuf mois plus tôt, le 2 mars 1955, toujours dans un bus à Montgomery, Claudette Colvin, alors âgée de quinze ans, avait déjà refusé de laisser sa place à une Blanche. Malgré son jeune âge, elle sera arrêtée et traitée sans ménagement par la police, mais j’y reviendrai plus loin dans le détail. Elle naît Claudette Austin le 5 septembre 1939 à Montgomery, de Mary Jane Austin née Gadson et de C.P. Austin. Ce dernier abandonne rapidement sa famille et Gadson n’a pas les moyens de d’élever seule Claudette et sa sœur cadette Delphine, que prennent en charge sa grand-tante et son grand-oncle, Mary Ann et Q.P. Colvin, et qui conserveront ce nom de famille. Ils vivent alors dans une ferme à Pine Hill, un hameau à 40 kilomètres au sud-est de Montgomery, où avait grandi quelque vingt-cinq ans plus tôt une certaine Rosa Parks… À l’âge de six ans, Claudette est confrontée pour la première fois au racisme. Selon un article d’Oliver Laughland publié par The Guardian le 25 février 2021, alors qu’elle patientait en faisant la queue, un groupe d’enfants blancs a commencé à la montrer du doigt en riant : « Un des petits enfants blancs m’a approchée, il m’a dit de lui montrer mes mains et de les lever, puis il est venu et m’a touché les mains. Presque immédiatement, ma mère m’a giflée d’un revers sur la bouche [elle refait le geste, toujours marquée par le souvenir douloureux]. Je pleurais, mais j’ai réalisé à ce moment-là que nous n’étions pas censés nous toucher. »

The Washington Post / Getty Images / Radio France.

En 1947, les Colvin reviennent toutefois vivre à Montgomery. Le 3 septembre 1952, Delphine décède de la polio, pendant que Claudette poursuit sa scolarité à la Booker T. Washington School. Cette même année, un événement va convaincre Claudette Colvin, alors âgée de treize ans, de s’engager politiquement. Jeremiah Reeves, un batteur de jazz prometteur qui étudie dans le même établissement, est accusé du viol d’une Blanche, Mabel Ann Crowder. Il avouera un rapport sexuel mais consenti, toutefois sous la contrainte : durant son interrogatoire, les policiers le torturent en l’attachant sur une chaise électrique et le menacent d’électrocution, le forçant à reconnaître cinq autres viols sur des Blanches ! Reeves est jugé lors d’un procès où tous les jurés sont des Blancs, et après trente minutes de délibération, il est condamné à mort, une sentence incroyablement sévère compte tenu de son âge. Malgré les appels, Reeves sera exécuté le 28 mars 1958, à vingt-deux ans.

© : TSF Jazz.

Au lycée, Claudette Colvin s’intéresse alors de très près aux droits civiques (elle se voit bien avocate et même… présidente des États-Unis !), se passionne pour des figures annonciatrices du mouvement comme Harriet Tubman et Sojourner Truth, et devient membre du NAACP Youth Council, la branche « jeunesse » de la National Association for the Advancement of Colored People. Le 2 mars 1955, elle rentre chez elle, et avec trois camarades de classe, elle s’assoit au centre d’un bus qui se remplit rapidement. Face à l’afflux de passagers blancs, le conducteur, Robert W. Cleere, demande aux quatre jeunes afro-américaines de gagner l’arrière du bus. Trois élèves obéissent, mais pas Colvin, et une autre femme noire, Ruth Hamilton, qui est enceinte, monte et prend place à côté d’elle. Le conducteur insiste pour qu’elles reculent, mais toutes deux refusent. Le ton monte, Cleere fait appel à deux policiers qui parviennent à trouver une place à l’arrière pour Hamilton, libérée par un autre passager afro-américain.

© : RTS.

Mais Colvin, qui a le sang chaud, ne consent toujours pas à bouger et s’emporte en criant qu’elle est dans son droit à l’égard de la constitution. Elle résiste, mais les deux policiers, Thomas J. Ward et Paul Headley, l’expulsent du bus, l’arrêtent et la menottent… Elle dira que l’histoire la maintenait collée à son siège, que Sojourner Truth appuyait sur une de ses épaules et Harriet Tubman sur l’autre pour qu’elle ne se lève pas. Déférée deux semaines plus tard devant un tribunal pour enfants, elle est d’abord poursuivie pour trouble à l’ordre public, violation des lois de la ségrégation et agression d’un officier de police. Les deux premières charges seront ensuite abandonnées et Colvin niera toujours toute agression. Quoi qu’il en soit, son action est un pavé dans la mare d’une Amérique gangrénée par la ségrégation et une pseudo-justice dont la toute-puissance vacille soudain face à une adolescente effrontée.

Au 2020 Embrace Ambition Summit by the Tory Burch Foundation at Jazz at Lincoln Center, New York, 5 mars 2020. © : Craig Barritt / Getty Images for Tory Burch Foundation / BBC Partners.

Une action, malgré le jeune âge de Colvin, et il importe de le souligner, qui n’a rien de fortuit ou d’improvisé, mais qui obéit à une vraie réflexion nourrie par des décennies d’ignominies. Colvin n’était pas la seule plaignante pour obtenir le respect des droits civiques, mais elle fut bien la première à plaider non coupable dans l’affaire du bus de Montgomery. Elle obtient d’abord le soutien de Rosa Parks, alors militante expérimentée de quarante-deux ans, et d’un jeune pasteur de vingt-six ans pas encore leader du mouvement, Martin Luther King. Mais Claudette Colvin est trop jeune pour s’inscrire en porte-drapeau, d’autant qu’elle tombe enceinte quelques mois plus tard, à seize ans, alors qu’elle n’est pas mariée, ce qui est rédhibitoire, y compris aux yeux des responsables engagés dans la lutte pour les droits civiques. Et, neuf mois plus tard, quand Rosa Parks se comporte à quarante-deux ans de la même façon dans la même ville et dans des circonstances étonnamment similaires, les projecteurs se braquent sur elle tout en plongeant Colvin dans l’ombre.

Avec Fred Gray, l’avocat qui la défendit lors de son procès (en 1956 !), le jour où son casier judiciaire redevient vierge, 26 octobre 2021. © : Mickey Welsh / Montgomery Advertiser.

On connaît la suite de l’histoire. Le refus de Parks de céder sa place (le 1er décembre 1955) à un Blanc va déboucher sur le boycott des bus de Montgomery, qui va durer 381 jours, du 5 décembre 1955 au 21 décembre 1956… Lequel boycott conduira la Cour suprême des États-Unis à déclarer inconstitutionnelle la ségrégation dans les bus, exactement ce que revendiquait Claudette Colvin lors de son « coup d’éclat » ! Colvin quittera Montgomery pour New York en 1958, où elle élèvera ses deux fils, Raymond et Randy, avant d’exercer comme aide-soignante. En octobre 2021, ses condamnations sont enfin effacées de son casier judiciaire… Elle dira toujours ne pas regretter une meilleure reconnaissance dans l’histoire des droits civiques, en assurant que Rosa Parks fut la bonne personne au bon moment. Mais il serait regrettable que l’histoire oublie de reconnaître combien elle fut sérieusement ébranlée par une gamine de quinze ans, juste « coupable » d’avoir anticipé le bon moment !
À lire : Noire – La vie méconnue de Claudette Colvin par Tania de Montaigne (Grasset, 2015).

© : Éditions Grasset.