
Pour la cinquième année consécutive, je vous propose ma liste des 10 disques qui ont selon moi marqué cette année 2025. Comme toujours, je vous rappelle qu’il ne s’agit pas d’un classement, mais seulement d’une liste de mes dix disques préférés. En revanche, début 2026, je publierai cette fois un véritable Top 10 de ces albums de l’année 2025. Comme l’année dernière, outre les disques, je vous proposerai aussi une liste de mes cinq livres favoris. Le cinquième album est « Ain’t Done with the Blues » par Buddy Guy, sorti chez Silvertone/RCA. Sorti le 30 juillet 2025, soit le jour du quatre-vingt-neuvième anniversaire du bluesman, ce qui ne relève bien sûr pas du hasard, il démontre surtout que Buddy est en pleine possession de ses moyens, et donc capable de produire des disques de très haut niveau. Il s’agit même sans doute de son meilleur album depuis « Blues Singer » en… 2003 ! Un disque généreux qui compte dix-huit chansons (1 h 4’ 42’’ au total), avec quelques invités triés sur le volet pas toujours en lien avec le blues, mais certaines interventions sont opportunes comme nous le verrons : Christone « Kingfish » Ingram, Joe Walsh, Joe Bonamassa, Peter Frampton et The Blind Boys of Alabama. La production, la batterie et l’écriture (onze chansons) sont assurées par Tom Hambridge, dont la complicité avec Buddy Guy atteint là une sorte de plénitude. Je vous propose une chronique un peu particulière, qui s’arrête sur chacun des titres, dans l’ordre d’apparition sur le disque.

– L’album s’ouvre sur Hooker Thing, un titre acoustique très court (1’ 08’’), calqué sur Boogie Chillen de John Lee Hooker, à la fin duquel Buddy dit en riant : « C’est le premier truc que j’ai appris à jouer… » Buddy est un malin et sait comment planter le décor !
– Il poursuit d’ailleurs dans l’autobiographie avec Been There Done That : « J’ai cueilli beaucoup de coton avant de gratter une guitare, j’ai conduit un tracteur avant de conduire une voiture. » C’est du blues très moderne avec du gros son mais sans être agressif, marqué par un échange percutant entre la guitare de Buddy et l’orgue de Chuck Leavell.
– Blues Chase the Blues Away se rapproche plus du shuffle, avec des textes qui rendent hommage aux grands bluesmen comme Jimmy Reed, B.B. King, Little Walter…
– Sur un mode plus funky, Where U At? est une quête de l’être cher en revisitant de façon amusante des hauts lieux du blues, Congo Square à La Nouvelle-Orléans, Beale Street à Memphis, avec un Kingfish sobre.
– Blues on Top porte bien son nom. Ce superbe blues lent est un premier sommet sur lequel il montre qu’il demeure très performant, y compris au chant, et peut-être même qu’il se bonifie car il gomme les excès de nombre de ses disques passés. Franchement, il faut le faire !
– I Got Sumpin’ for You. Plein d’entrain et rigolo, « j’ai quelque chose pour toi chérie, j’espère que ça te plaira… »
– How Blues Is That est au format Chicago Blues et Buddy met à nouveau les choses au clair : « Je viens d’un trou perdu au fin fond du sud… » Mais Joe Walsh apparaît un peu « en décalage » par rapport à l’ensemble, à la slide et surtout au chant, trop forcé.

– Dry Stick. Deuxième sommet, en tout cas mon morceau préféré du disque, en outre le seul coécrit par Buddy. Une merveille d’évocation poétique sur les conditions météo imprévisibles de son État natal, la Louisiane : « Save a dry stick for a rainy day, hope for the best, be ready for the worst. » Dès la première écoute, elle m’a rappelé son chef-d’œuvre de 1968, A Man and the Blues : « I think I’ll move back down south / Where the water tastes just like cherry wine / Cause this Lake Michigan water /Tastes to me just like turpentine ». Nous savons que Buddy restera finalement à Chicago sur les rives du lac Michigan, qu’il a depuis trouvé à son goût, mais cinquante-sept ans plus tard (!), il signe là une perle. Joe Bonamassa contribue, impeccable et tout en retenue.
– It Keeps Me Young est très typé shuffle bien balancé de Chicago Blues, avec un Peter Frampton plus convaincant que Joe Walsh, notamment au chant.
– Love on a Budget est un autre blues lent exemplaire, dépouillé, bien chanté avec de l’intensité à la guitare. Nouveau très bon moment de l’album.
– Changement de registre avec le churchy Jesus Loves the Sinner et l’appui des Blind Boys of Alabama, visiblement pas offusqués par les paroles à double sens un peu impertinentes.
– Upside Down met en avant des sonorités très modernes avec des cuivres qui épaississent, pour un titre accrocheur dans une veine blues rock.
– One From Lightnin’ reprend la formule du titre d’ouverture, une chanson courte et acoustique en hommage cette fois à Lightnin’ Hopkins.

-Avec I Don’t Forget, on foule à nouveau les sommets sur un thème grave : les affres du passé esclavagiste mais aussi la ségrégation (Buddy évoque les panneaux honteux dans les toilettes qui indiquent si elles ont réservées aux Noirs ou aux Blancs) et le racisme aujourd’hui : « Je n’oublie pas l’histoire de mon peuple, j’ai encore des cicatrices. » Son solo de guitare habité et glaçant marque durablement.
– La chanson Trick Bag retrouve des sonorités plus modernes et funky avec un piano insistant et deux solos de guitare, mais n’incarne pas ce que je préfère chez Buddy.
– Sur Swamp Poker, il revient à ses origines dans une ambiance légère plus louisianaise et apparaît plus apaisé que jamais, comme s’il savait qu’il n’a plus rien à prouver.
– Send Me Some Loving. Cette fois on tient une vraie ballade louisianaise pur jus ! On sent bien que la voix est à la limite de la rupture mais il dégage beaucoup d’émotion. Bien soulignée par le piano de Kevin McKendree.
– Talk to Your Daughter. Reprise acoustique d’un classique produite avec soin, et cette voix, toujours édifiante sachant son âge… Le bilan est rapide. Loin de certains artifices et autres outrances (maniérismes vocaux, solos à rallonge de guitare hurlante) qui polluèrent parfois sa production, Buddy Guy prouve brillamment qu’il reste un bluesman d’exception. Un de ceux qui auront marqué l’histoire. Comme de coutume, voici quatre extraits, Blues on Top, Dry Stick, I Don’t Forget et Send Me Some Loving.

