Sharon Lewis, 1952-2025

En 2022 au Chicago Blues Festival. © Brigitte Charvolin / Soul Bag.

Après une annonce prématurée en début de semaine, la nouvelle qui circulait avec insistance depuis hier est désormais confirmée : Sharon Lewis nous a quittés le 27 novembre 2025 à l’âge de soixante-treize ans des suites d’une longue maladie. Pourtant, elle tournait encore en Europe en début d’année, et notamment le 5 mars avec le groupe allemand The Özdemirs lors du festival Blues en Mars à Wattrelos (Nord). Grâce à David Whiteis (1) qui lui a consacré en 2017 un article dans le numéro 247 de Living Blues (« Some Things Need to Be Said »), nous disposons d’éléments biographiques suffisants pour évoquer le parcours de cette chanteuse qui occupait une place notable sur la scène du blues de Chicago depuis une bonne trentaine d’années.

© : Living Blues.

Sharon Lewis naît le 10 octobre 1952 à Fort Worth, Texas, mais elle perd sa mère Jessie Mae Washington une semaine avant son premier anniversaire. Elle est élevée par ses grands-parents, et en particulier sa grand-mère Maude Anna Bennett, très intransigeante en termes de religion comme Lewis le rapporte à Whiteis : « Ma grand-mère était une missionnaire, tout le monde l’appelait « Sister » : « Ceci vient de la Bible et ne peut être remis en question ! » Et que Dieu vous aide si vous le faites. J’ai appris à lire avec la Bible. On nous interdisait de participer aux activités à l’école. Nous ne pouvions pas mettre des chemises à manches courtes, je n’ai pas porté de pantalon avant mes neuf ans, après sa mort. De ma naissance jusqu’à l’âge de neuf ans, je n’ai aucun souvenir de musique dans ma vie autre que celle de l’église. Nous n’écoutions pas la radio, nous n’avions pas l’autorisation, il n’y avait pas de radio gospel. Tout ce qui ne glorifiait pas le Seigneur était mal ! Cela m’est resté, et aujourd’hui encore, je dois y veiller, c’est juste indélébile. Je pense, je crois, je sais que j’ai fait la paix avec ça, mais c’est toujours là. »

© : Auvergne Destination.

Dès lors, faute d’autre choix, Sharon a débuté en chantant du gospel à l’église. Mais après le décès de sa grand-mère, survenu en 1961 neuf ans jour pour jour après celui de sa mère, elle vit une année très difficile et misérable chez différents membres de sa famille qui ne veulent pas vraiment d’elle « On m’a abusée physiquement, mentalement et sexuellement. Nous n’avions pas de gaz, pas de lumière, pas le moindre luxe. (…) Nous nous sommes une fois battus pour une boîte de noix de coco parce qu’il n’y avait rien à manger dans la maison. (…) Ma tante m’a abandonnée comme un chien. Elle m’a emmené chez la première femme de mon oncle avant de partir en me laissant. Elle m’a regardé – j’avais neuf ans – et m’a dit : « Je vais en Californie. Que vas-tu faire ? » » Heureusement, elle finit par trouver refuge chez une sœur de sa grand-mère qui habite Lawton, dans l’Oklahoma, où sa vie va cette fois un peu plus ressembler à celle d’une fillette de son âge.

© : Discogs.

Même si les choses iront ensuite un peu vite. En effet, après avoir fait partie d’une chorale et appris à danser tout en suivant une scolarité normale, elle devient mère à seulement quinze ans… Puis elle se marie et se fixe un temps en Californie, mais son conjoint s’avère peu fiable et violent. La chanteuse doit attendre 1975 pour trouver une vraie stabilité en s’installant à Chicago, où elle s’inscrit plus tard à l’université Loyola pour étudier le management et la psychologie du travail et des organisations. Comme elle doit aussi élever des enfants issus de trois mariages, la musique n’est pas encore une priorité. Mais difficile d’échapper au blues à Chicago quand on est chanteuse. Une révélation intervient au début des années 1990 au Lee’s Unleaded Blues (mon article du 29 avril 2024), un club du South Side où le house band est emmené par le guitariste Buddy Scott et sa femme Pat Scott, une chanteuse qui impressionne beaucoup Sharon Lewis.

© : Profil Facebook Sharon Lewis (Blues Diva).

Elle décide alors de « retravailler » sa voix forgée au gospel pour qu’elle s’adapte mieux au blues, et ses débuts professionnels dans le domaine sont bien documentés dans l’article de Whiteis. Le 5 mai 1993, Sharon Lewis donne son premier concert au Legends de Buddy Guy au sein du groupe assez orienté blues rock Under The Dog, avec lequel elle restera quatre ans, avant de rejoindre les Mojo Kings du sulfureux chanteur-guitariste Little Mack Simmons, plusieurs fois condamné pour trafic de stupéfiants. Relation de cause à effet ou non, Sharon Lewis plonge dans la drogue et la dépression, bien qu’elle participe en 1998 avec le Next Generation Blues Band à une tournée européenne, durant laquelle on l’entend sur trois titres sur l’album « In Exile » (Blue Road Records). Après une cure de désintoxication en 2000 et la mort la même année de Simmons, elle devient chanteuse lead de la formation.

© : Delmark Records.

Sharon Lewis s’impose progressivement parmi les chanteuses notables du Chicago Blues. En 2004, elle retrouve Under the Dog pour enregistrer un premier album sous son nom pour Sleeping Dog Records, « Everything’s Gonna Be Alright ». Elle se fait ensuite davantage remarquer grâce au label Delmark, par ses interventions sur l’album de Dave Specter « Live in Chicago » (2008), avant de signer son premier album complet, toujours chez Delmark, réalisé avec son groupe Texas Fire, « The Real Deal » (2011), avec comme invités Specter, Billy Branch et Roosevelt Purifoy. Delmark lui fera encore confiance en 2016 avec « Grown Ass Woman », et si Sharon Lewis ne retrouvera plus les studios, sa volonté face aux épreuves de la vie pour se faire une place sur une scène ô combien concurrentielle est exemplaire. Écoutons-là sur Hush (2004), Every Goodbye Ain’t Gone (2007), Mother Blues (2011) et Why I Sing the Blues (2016).
(1). David Whiteis est également l’auteur d’un portrait de Sharon Lewis dans son livre Chicago Blues: Portraits and Stories (University of Illinois Press, 2006).

© : Profil Facebook Sharon Lewis (Blues Diva).