
Nous sommes à douze jours de l’ouverture de la prochaine édition du Megève Blues Festival 2025 qui se déroulera les 1er et 2 août 2025, et je vous propose une interview de son président, René Huget. Avant d’y venir, précisons que Megève se niche à 1 100 m d’altitude dans un cadre somptueux de moyenne montagne en Haute-Savoie, dans la haute vallée de l’Arly. Cette rivière longue d’une centaine de kilomètres prend d’ailleurs sa source au cœur même de la station-village, avant de dévaler sur Albertville par de profondes gorges escarpées très spectaculaires (la route est souvent coupée par des éboulements). L’ambiance est infiniment moins austère à Megève, où le festival prend cette année ses quartiers sur un nouveau site, un espace de verdure qui répond au doux nom de Pré Saint-Amour. Avant de donner la parole à René, il importe de rappeler le programme, avec les tremplins l’après-midi (concerts gratuits par des formations françaises) et deux soirées qui promettent beaucoup. À ce titre, il est d’ailleurs rare aujourd’hui qu’un festival français réunisse autant de bluesmen américains de qualité, et si vous n’avez pas vos places, il est encore temps de réserver à cette adresse.

Vendredi 1er août
– Tremplin place de l’Église : Riot Pulse (14 h 30), Maple Reed (15 h 30) et Kurt Blues Band (16 h 30). Le vainqueur se produira sur la grande scène en ouverture de soirée.
– Pré Saint-Amour à 20 h, Toronzo Cannon. Né en 1968 à Chicago, le chanteur-guitariste propose un blues très moderne mais son registre emprunte aussi au soul blues.
– Pré Saint-Amour à 21 h 30, Fantastic Negrito. Chanteur et multi-instrumentiste aux trois Grammy Awards dont la musique personnelle ne peut se qualifier en un mot, entre R&B, blues, rock, funk et soul.
Samedi 2 août
– Tremplin place de l’Église : Dean Wallace (14 h 30), Plooks (15 h 30) et Leo Benmass Trio (16 h 30). Le vainqueur se produira sur la grande scène en ouverture de soirée.
– Jimmie Vaughan. À soixante-quatorze ans, le chanteur-guitariste vétéran de la scène texane, membre fondateur en 1974 des Fabulous Thunderbirds, est toujours sur la brèche.
– D.K. Harrell. Originaire de Louisiane, âgé de vingt-six ans, cet autre chanteur-guitariste est une révélation majeure des années 2020. La relève est assurée !

INTERVIEW DE RENÉ HUGET
Après le décès prématuré en mai 2021 de Stéphane Huget, le fondateur du festival de Megève, son père René a souhaité poursuivre le rêve de son fils. Sans connaissance particulière dans le secteur du blues, René s’efforce surtout de préserver l’état d’esprit d’un événement qui repose sur au moins trois valeurs essentielles : le partage, la communion et surtout la famille. Ou plutôt les familles. Celle de ceux qui font le blues, celle constituée des différents acteurs qui œuvrent pour le festival, et la famille Huget bien sûr !

Nous connaissons les circonstances qui t’ont conduit à prendre les rênes du festival, mais étais-tu toi-même actif dans le blues ?
Je ne suis pas tombé dedans, Stéphane a créé le festival en 2014 et je m’occupais un peu de la comptabilité, mais pour le reste, dans le domaine du blues, je n’ai que des lacunes. Pour résumer, je dirais qu’on laissait Fabrizio Grossi (1) se charger de la programmation qui nous la soumettait ensuite. Il amenait en quelque sorte le menu et nous regardions ce que nous allions manger. Le fondateur est bien Stéphane, je me suis juste efforcé de mettre mes pas dans les siens, et ma petite-fille Charline me supplée aussi un peu.
Comment Stéphane a-t-il lancé un tel festival ?
Après des études brillantes dans la finance qui l’ont vite ennuyé, il a ouvert une boutique de vêtements à Megève qui était à son image, plutôt authentique et vintage. Il recherchait ça, ce qui se retrouve dans son approche du blues, l’authenticité et l’héritage. C’était également un très bon guitariste. Dès le départ, du fait de cette passion, il a vraiment réussi à créer une famille du blues, une communion avec les bénévoles, les artistes et le public. Au tout début, il est allé voir un concert de Manu Lanvin et il avait été choqué car il y avait très peu de monde alors qu’il se donnait à fond. Stéphane est ainsi allé voir Manu pour lui dire qu’il fallait faire quelque chose ailleurs, le festival de Megève est parti de cet événement.

S’agissant de famille, il y a donc aussi ta petite-fille, Charline, comment s’implique-t-elle dans le festival ?
Oh c’est drôle car elle est montée une première fois sur une scène quand elle avait 4 ans. Ceci dit, elle n’est pas du genre à se mettre en avant quand elle vient sur scène, mais elle est très à l’aise pour présenter les artistes. Elle est en contact avec eux d’autant qu’elle parle désormais bien l’anglais, mais tout ce qu’elle fait est réalisé avec retenue.
En regardant la programmation depuis les débuts, on s’aperçoit qu’il y beaucoup de blues rock, Johnny Gallagher, Billy Gibbons, Eric Gales, Ana Popovic, Manu Lanvin, c’est un choix délibéré ?
Stéphane ne voulait pas de blues « planplan » ou ennuyeux, il fallait que ça bouge. Pour le choix des artistes, on opère donc avec Fabrizio qui était un ami de Stéphane, ils ont dû se rencontrer à partir de 2016 ou 2017. Fabrizio est sur place [aux États-Unis] avec son Supersonic Blues Machine, à l’époque il réunissait déjà des artistes et organisait des événements. Par exemple, Gales et Gibbons à Megève, ça s’est fait dans ce cadre. Ils ont commencé à discuter sur ce projet avec Stéphane. On a ensuite continué sur cette voie avec Fabrizio qui nous propose une liste, on a un petit comité de sélection et on fait notre choix.

Tu es satisfait du plateau de cette édition 2025 qui est de haut niveau ?
Je suis ravi car on a quand même de la variété, même si je regrette un peu l’absence d’artiste féminine. Certes, on ne vise pas la parité mais c’est sympa, l’an dernier on a eu Vanessa Collier que j’ai adorée. Mais je suis content, on a un super plateau avec Toronzo [Cannon], Fantastic Negrito, D.K. Harrell que j’ai découvert en l’écoutant ou par le biais de vidéos. Il me rappelle Vanessa Collier car il a comme elle un grand sourire, sur ce point je pense qu’on ne s’est pas trompés. Et Jimmie Vaughan est une légende, je suis impatient de le rencontrer. J’adore aller vers les artistes, c’est vraiment un grand plaisir. Pourtant c’est compliqué à mettre en place, et finalement pendant le festival on en profite peu. Mais dès que l’on peut partager avec les artistes, le public, les partenaires, ce sont de grands moments, et là encore merci Stéphane d’avoir formé cette famille.

Comment le festival est-il financé ?
On a depuis le départ le soutien de la municipalité qui nous suit et c’est très important. Elle nous fournit des membres des services techniques et de l’événementiel, en matériel et personnels qui sont efficaces ! Pourtant ce n’est pas facile non plus pour la ville qui a de nombreuses sollicitations. Dans une moindre mesure, la région apporte également son aide. Et puis on tire des sonnettes, on fait un peu la manche pour les partenaires, mais ici on a de la chance car ils sont formidables. Il faut également mentionner l’Espace Club (2), qui comptait 50 membres à sa création en 2014, et nous en sommes aujourd’hui à plus de 600… Sans oublier notre équipe de bénévoles qui participe aussi à sa façon tout en contribuant à garder l’esprit du festival.
Megève a la réputation d’être une destination huppée, ce qui ne correspond pas nécessairement au blues. Est-ce un inconvénient ou bien un avantage grâce au cadre ?
Franchement je ne le ressens pas. J’ai la chance d’avoir des partenaires qui mouillent le maillot et qui font bien leur boulot. Ce n’est pas non plus sensible au niveau du public. En France, je pense que l’on peut aller vers quelque chose de grand quand on a une belle programmation. Je me trompe peut-être mais j’ai la sensation que c’est en train de se produire, petit à petit, mais il nous appartient à nous organisateurs de nous investir. Il ne faut pas être toujours dans la peur mais essayer de faire bouger les lignes, ce n’est pas simple car on prend un risque à chaque fois. Mais ici, c’est vraiment tout public, et quand les gens sont devant la scène, il n’y a plus de différences, il n’y a pas de condescendance. Il existe réellement une communion, il se passe quelque chose de fort à Megève.

Et justement, le public est-il constitué essentiellement de vacanciers, les locaux sont-ils présents ?
Ah si, on a des locaux, des gens qui viennent de Megève et de la vallée, et les invités des partenaires sont aussi d’ici. L’an dernier, le festival avait lieu autour du 20 juillet du fait des Jeux olympiques, mais cette année je suis content des dates [1er et 2 août] car la fréquentation à Megève augmente justement à partir de début août.
Le festival change aussi de lieu, tu peux nous parler du Pré Saint-Amour ?
C’est magnifique, l’endroit rêvé. Un tel espace de verdure pour accueillir la grande scène qui donne sur le village, c’est parfait. Au Pré Saint-Amour, on se trouve à seulement 100 mètres du centre. C’est une superbe carte de visite. J’avais déjà fait la demande et ça a donc abouti cette année. Au maximum de ses possibilités, on peut y mettre entre 4 000 et 5 000 personnes, certes on ne les aura pas mais je suis super content d’avoir ce lieu. Et si on a le bonheur de grandir encore en montant les marches les unes après les autres, sans atteindre les sommets tout de suite, là on aura vraiment la place. En fait, ce sera un véritable ballon d’essai.

Donc pour toi le festival de Megève va continuer d’évoluer ?
En tout cas c’est mon souhait, c’était aussi le rêve de Stéphane qui voulait le faire grandir. Je me souviens de l’année de la venue de Billy Gibbons [2019], qui lui avait dit qu’il reviendrait avec ZZ Top, puis qu’il ferait venir Eric Clapton et Joe Bonamassa. Billy lui avait dit sérieusement qu’il allait le faire, mais malheureusement ça n’a pu aller au bout. Alors si je peux poursuivre un peu son rêve, eh bien je le fais volontiers.
Ceci dit il n’y a pas que Clapton et Bonamassa…
Évidemment mais quand il en a parlé c’était pour citer des noms, il y en a plein d’autres…

Oui, et il ne faut pas oublier la jeune génération qui arrive. Tu as pris D.K. Harrell, c’est super, mais ça aurait pu être un Sean McDonald par exemple… C’est bien de les programmer car je trouve que les festivals français négligent un peu les bluesmen américains…
Je le pense aussi mais il faut les comprendre car ça représente un coût. Si je regarde les artistes programmés par Stéphane en 2016, 2017 et même en 2019, ce qui n’est pas si loin, eh bien aujourd’hui les cachets sont multipliés par trois. Je crois que c’est un peu le problème français avec le blues. Si tu prends l’Allemagne, l’Italie, voire les pays de l’Est, ces mêmes artistes se produisent au même tarif, mais ça ne pose pas de problème, ils les font venir, et même plusieurs fois. Nous, on a été un peu frileux, on a laissé filer et maintenant… Mais cela va au-delà de la seule question des cachets, en fait on a aussi du mal à fédérer suffisamment de public pour financer de telles éditions, de tels plateaux. C’est dommage et il faut dès lors se poser les bonnes questions, car un artiste ne va pas me dire qu’il va me faire 50 % de réduction parce qu’il m’aime bien alors qu’on lui propose le double ailleurs.

Tu peux nous parler des artistes et groupes présents lors des concerts gratuits sur la place de l’Église en vue des tremplins ?
Pour l’heure j’ai trois groupes pour samedi qui sont vraiment super, mais j’en aurai aussi trois pour vendredi [voir préambule de cet article], que j’appelle des « locaux-régionaux », l’an dernier on avait des gens venus d’Agen, par exemple. C’est très sympa et ça me tient aussi à cœur. Car ce que je cherche là-dedans, c’est de voir briller des étincelles dans les yeux des gens. J’ai d’ailleurs un ami qui fait partie de nos partenaires, Amaury, il se reconnaîtra, il œuvre pour les gosses qui n’ont pas accès à la culture, et son projet, c’est justement « Eye », œil en anglais, l’étincelle dans les yeux des enfants. Et si tu arrives à voir ça chez les gens, c’est gagné et c’est vraiment ce qui me motive. Ce qui compte aussi dans un sens plus large avec le festival, ce sont les liens qui se créent, chaque année mon répertoire s’enrichit de nouveaux noms. J’ai même des festivaliers qui m’appellent pour avoir des infos sur la programmation alors que je ne la connais pas encore moi-même (rires) !

(1). Fabrizio Grossi est le bassiste du groupe californien Supersonic Blues Machine, et donc également producteur.
(2). L’Espace Club est simplement l’espace VIP du festival, destiné aux adhérents, aux partenaires et aux officiels, qui peuvent notamment s’y détendre et déguster les mets de restaurateurs locaux. Plus d’infos à cette adresse.
Recueilli le 23 juin 2025. Texte : © Daniel Léon / Culture Blues.