
La grand-mère de Charles Brown, qui l’a élevé, l’a poussé à apprendre le piano et à poursuivre des études, ce qu’il fera en décrochant un diplôme en chimie, une matière qu’il enseignera même brièvement. Mais en quittant son Texas natal pour s’installer à Los Angeles en 1943, il redonne la priorité à la musique, et complète peu après un trio formé par le guitariste Johnny Moore et le bassiste Eddie Williams. Le succès ne tarde pas pour les Johnny Moore’s Three Blazers, qui enregistrent le 14 septembre 1945 pour Philo Drifting Blues (le titre sera ensuite couramment orthographié Driftin’ Blues), avec en plus Johnny Otis à la batterie, une chanson que l’on pourrait presque considérer comme l’acte de naissance du West Coast Blues. En effet, T-Bone Walker avait certes gravé des faces en Californie à partir de 1940, mais au sein d’orchestres très jazzy. Or, la formation de Johnny Moore est plus axée sur le R&B (Johnny Moore accompagna auparavant Nat King Cole), et le chant langoureux de Brown, ainsi que l’alliance de son piano délié et de la guitare agile de Moore incarnent à merveille ce style que l’on appelle parfois Cool Blues.

Selon Jeff Hannush dans les notes de pochette de l’album « Driftin’ Blues: The Best of Charles Brown » (Aladdin, 1992), il agirait de la première chanson écrite par Brown alors qu’il était encore adolescent. Elle s’inspire d’un morceau enregistré par Bumble Bee Slim en 1935, Walking and Drifting Blues, qui est toutefois différent. Mais au départ, Brown hésite à enregistrer cette chanson churchy apprise de sa grand-mère, car il se voit mal mêler gospel et blues. Il n’est peut-être pas réellement l’auteur des textes définitifs, ou en tout cas pas le seul, car les noms de Johnny Moore et de Eddie Williams apparaissent comme coauteurs. Brown dira toutefois que leurs noms ont été ajoutés sans son contentement. Quoi qu’il en soit, Drifting Blues fait un carton et devient un titre phare de l’époque en restant vingt-trois semaines (près de huit mois !) dans les charts R&B de Billboard. On ne compte pas les reprises de ce standard du blues, qui fera son entrée au Blues Hall of Fame en 1989, puis six ans plus tard au Rock and Roll Hall of Fame. Mais la version originale du 14 septembre 1945 reste sans égale, et je vous propose de l’écouter à cette adresse.

