
Cet excellent chanteur-harmoniciste s’est d’abord fait connaître à la fin des années 1950, notamment avec son célèbre neveu Magic Sam. Après avoir contribué aux débuts discographiques d’un certain Luther Allison, il a poursuivi un temps sa carrière en Californie. Il naît James D. Harris le 12 avril 1921 à Earle, une petite ville au nord-est de l’Arkansas pas très loin de Memphis (environ 45 kilomètres). C’est une région très rurale et il grandit dans la ferme de ses parents, Willie et Lizzie Harris. Mais il n’a que sept ans quand sa famille choisit de s’installer à Chicago en 1928. Déjà au contact de bluesmen ruraux dans son enfance lors de réunions de famille, il trouve rapidement sa place au sein de la scène de la Windy City, se perfectionne au chant et à l’harmonica sous l’impulsion de John Lee « Sonny Boy » Williamson, et commence à se produire dans la seconde moitié des années 1940. Parallèlement, il excelle également au jeu, auquel il doit son surnom Shakey suite à sa façon de secouer (shake) les dés avant de les lancer, et plus exactement à l’expression employée par les joueurs, « shake ‘em, jake! »…

Shakey Jake doit toutefois aussi exercer divers petits boulots dont mécanicien, garagiste et chauffeur de taxi. Vers 1955, il joue plus régulièrement avec son neveu Samuel Gene Maghett aka Magic Sam, alors âgé de dix-huit ans, avec lequel il va contribuer notablement à la création du West Side Sound à Chicago, important courant dont le blues actuel est le prolongement. Probablement en 1957, avec Magic Sam à la guitare, Mac Thompson à la basse et Odie Payne à la batterie, il grave pour MBS un premier single, Things Are Different/Angry Lover (sur lequel son nom est orthographié par erreur Shaky Jake), mais il s’agit en fait d’un disque promotionnel que restera inédit. L’enregistrement de son véritable premier single survient l’année suivante pour Artistic (Roll Your Money Maker/Call Me If You Need Me), au sein du groupe de Willie Dixon qui comprend Freddy King (dont le prénom ne s’écrit pas encore Freddie). Artistic est une filiale du label Cobra créé en 1956 par Eli Toscano. Selon Mike Rowe dans Chicago Blues: The City and the Music (Da Capo Press, 1981), Shakey Jake n’aurait pas été payé pour la séance, mais il se serait bien rattrapé en gagnant 700 dollars lors d’une partie de dés avec Toscano !

Le 11 mai 1960, Shakey Jake retrouve le chemin des studios pour cette fois un premier album, « Good Times », réalisé au sein d’une formation inattendue. En effet, il s’entoure seulement de deux musiciens de jazz, l’organiste « Brother » Jack McDuff et le guitariste Bill Jennings. Malgré cela et sans section rythmique, le bluesman parvient à imposer son chant chaleureux et son jeu d’harmonica économique tout en finesse. Toujours chez Bluesville, il signe en novembre 1960 un autre album très réussi, « Mouth Harp Blues », cette fois dans une formation plus étoffée et un registre réorienté vers un Chicago Blues plus « classique ». Shakey Jake prend ensuite part en 1962 à la première tournée de l’American Folk Blues Festival en Europe. De retour à Chicago, il ne valide pas cette expérience sur disque et attend 1966 pour un single pour The Blues qui orthographie cette fois son nom Shakey Joke (Respect Me Baby/A Hard Road), au chant avec un accompagnement somptueux : Magic Sam à la guitare, Louis Myers à l’harmonica, Otis Spann au piano, Mighty Joe Young à la basse et S.P. Leary à la batterie !

Également en 1966, lors d’un concert au Silvio’s à Chicago, il est présent pour ce qui deviendra l’album live de Magic Sam « Magic Touch », que sortira Black Magic en 1983. Il joue également sur quatre chansons d’une compilation de son neveu, « The Magic Sam Legacy », composée de titres enregistrés entre 1966 et 1968, éditée par Delmark en 1989. Le 30 septembre et le 1er octobre 1968, il revient en studio pour un nouvel album chez World Pacific (label avec lequel il tourne en Californie), « Further On Up The Road », avec un groupe appelé The Allstars, qui comprend entre autres Sunnyland Slim, Robert « Mojo » Elem, Francis Clay et un certain Wandering John qui n’est autres que John Mayall. On relève aussi la présence à la guitare de Luther Allison, qui grâce à Shakey Jake gravera ses premières faces, avant son premier album l’année suivante, « Love Me Mama » (Delmark).

Motivé suite à sa tournée avec World Pacific, Shakey Jake s’installe alors à Los Angeles et signe en 1972 « The Devil’s Harmonica » (Polydor/Crusade), entouré de musiciens actifs en Californie, dont encore Mayall mais aussi le guitariste Freddy Robinson et le bassiste Larry Taylor. Il fréquente et conseille aussi de jeunes harmonicistes de la scène locale dont Rod Piazza et William Clarke, ouvre le Safara Club et fonde son propre label, Good Time, sur lequel sort en 1978 l’album « Make It Good To You », avec justement Piazza, mais aussi Hollywood Fats à la guitare et à nouveau Larry Taylor. Un dernier album paraît en 1984 chez Murray Brothers avec les mêmes artistes, « The Key Won’t Fit », mais il est constitué de chansons enregistrées entre 1977 et 1980. Son succès reste toutefois local, le quartier où il vit est marqué par la violence et il est peu à peu diminué par une santé déclinante. Il finit par revenir dans son État natal et s’éteint le 2 mars 1990 à l’âge de soixante-huit ans à Forrest City, Arkansas. La discographie de Shakey Jake ne reflète que partiellement son talent et son originalité, et il importe de ne pas sous-estimer son rôle dans l’émergence du West Side Sound.

Voici maintenant dix chansons en écoute.
– Roll Your Money Maker en 1958.
– Worried Blues en 1960.
– Still Your Fool en 1960.
– Gimme A Smile en 1960.
– Love My Baby en 1962.
– Respect Me Baby en 1966.
– Further On Up The Road en 1968.
– Sawed Off Shotgun en 1971.
– Tell Me How You Like It en 1977.
– Cross My Heart en 1980.

