Paul Geremia a quitté ce monde

© : Red House Records.

Il était peut-être un peu moins renommé que Roy Book Binder et surtout John Hammond, mais Paul Geremia est le troisième représentant important du blues blanc américain des années 1960 qui disparaît en l’espace d’à peine deux semaines. Geremia s’est éteint ce 14 mars 2026 à l’âge de quatre-vingt-un ans. En juin 2014, il avait été victime d’une sévère attaque cérébrale et il vivait depuis dans un centre spécialisé, se contentant d’apparitions publiques très ponctuelles. Il naît le 21 avril 1944 à Providence, capitale et plus grande ville de l’État de Rhode Island. Le travail de son père oblige la famille à déménager deux fois en Californie avant 1950, date à laquelle elle se fixe à Johnston, qui jouxte Providence à l’ouest. Il y a un piano à la maison mais il n’en joue pas (il y viendra toutefois plus tard), il préfère l’harmonica dont il apprend à jouer à douze ans. Sa première grande influence est Tony Coccia, qui joue de la steel guitar au sein du groupe de country Eddie Zack & The Hayloft Jamboree.

© : Discogs.

Geremia découvre aussi le Piedmont Blues avec Blind Willie McTell, le Texan Blind Lemon Jefferson, mais aussi Robert Johnson pour le Delta Blues. Plus tard dans les années 1950, il s’intéresse assez peu à la vague du rock ‘n’ roll même s’il écoute Chuck Berry et Elvis Presley, ainsi que le duo Les Paul & Mary Ford. Vers l’âge de quinze ans, il récupère une guitare offerte par sa mère à son père, mais il n’est pas très assidu au début. Un premier tournant survient en 1959 sous la forme de l’album « The Country Blues », une collection de quatorze chansons qui accompagne le livre éponyme de Sam Charters. On y entend les pionniers du blues cités plus haut, mais aussi des jug bands, Lonnie Johnson, Blind Willie Johnson, Leroy Carr, Peg Leg Howell, Sleepy John Estes, Big Bill Bronzy, Bukka White, Tommy McClennan et Washboard Sam. Geremia trouve sa vocation et entreprend alors de rechercher de vieux 78-tours de blues.

En 1973. © : Music Museum of New England.

Un autre événement se produit ensuite en 1963 au festival de Newport, où Geremia est fasciné par la performance de Mississippi John Hurt qui vient d’être redécouvert. Il dira que la prestation de Ramblin’ Jack Elliott l’a également beaucoup impressionné. Dès lors, il met les bouchées blues à la guitare, et en 1965, il abandonne ses études pour se dédier complètement à la musique, en privilégiant un style que nous appelons folk blues. Pour trouver une scène plus active, il s’installe l’année suivante à Cambridge, Massachussetts, et se rend souvent à Greenwich Village à New York où le Folk Revival bat son plein. Il y rencontre d’autres artistes de sa génération dans la même mouvance, dont bien sûr John Hammond et Roy Book Binder évoqués plus haut. Paul Geremia inaugure sa discographie en 1967 avec trois chansons sur la compilation « Cracks in the Ceiling » (Folk Arts, Inc.) : Statesboro Blues de Blind Willie McTell, Come on in My Kitchen de Robert Johnson et sa propre composition Highway Bandit.

Roy Book Binder et Paul Geremia. © : Dana Neugent.

Il n’attend pas très longtemps et sort en 1968 son premier album complet chez Folkways, « Just Enough », sur lequel il se révèle bon chanteur à la voix ample, pendant que son jeu de guitare (dont il ne joue pourtant sérieusement que depuis cinq ans !) est déjà étourdissant de fluidité et de précision. « Paul Geremia » (Sire, 1971) et « Hard Life Rockin’ Chair » (Adelphi, 1973) prolongent les qualités du premier. En outre, Geremia se distingue de nombre de ses pairs en signant lui-même les textes de presque toutes ses chansons. Parallèlement, également soucieux d’aider les bluesmen afro-américains dont il s’inspire, il intervient avec l’aide de Roy Book Binder pour que Pink Anderson (un ancien mentor de Book Binder), qui vit en Caroline du Sud et souhaite jouer « dans le Nord », vienne donner quelques concerts dans sa région. Pour la première fois de sa vie, Anderson se produira devant des publics blancs, et il décédera l’année suivante.

Yank Rachell et Paul Geremia. © : Rhode Island Music Hall of Fame Historical Archive.

Le folk blues perd ensuite de sa popularité et la carrière de Paul Geremia se poursuit dans une relative discrétion. Mais l’artiste est talentueux et il continue de sortir des albums de grande qualité, mes préférés étant « I Really Don’t Mind Livin’ » (Flying Fish, 1982), « Gamblin’ Woman Blues » (Shamrock, 1992), « Live From Uncle Sam’s Backyard » (Red House, 1997), « The Devil’s Music » (Red House, 1999) et son dernier, « Love My Stuff » (Red House, 2011). Mais il n’a rien fait de seulement négligeable. Outre ses disques, il continue de se produire très régulièrement et fait une première tournée européenne en 1989. En 2001, d’après le Music Museum of New England, quand on lui demandera de s’exprimer sur le patrimoine musical laissé par Geremia, John Hammond aura cette phrase magnifique : « Je roulerai 1 000 miles pour voir Paul jouer. » Deux ans plus tard, la compilation « Preachin’ The Blues: The Music of Mississippi Fred McDowell, sur laquelle il interprète Get Right Church, est nommée aux Grammy Awards. Ses dernières années sont malheureusement marquées par la maladie.

En 1988. © : Ramona Geremia.

Voici dix chansons en écoute.
Epitaph Blues en 1968.
Elegant Hobo en 1971.
Jones, oh Jones en 1973.
Stone Sober Blues en 1982.
Blues Around Midnight en 1992.
Devil Got My Woman en 1994.
Diggin’ Uncle Sam’s Backyard en 1997.
Chickens Come Home to Roost en 1999.
Evil World Blues en 2004.
Cocaine Princess en 2011.

© : Chattanooga Times Free Press.