
Débutée avec des premiers enregistrements en 1929, achevée sur un dernier album en 1997, la carrière de Yank Rachell est une des plus longues de l’histoire du blues. Ce bluesman important est surtout connu car il fait partie des rares adeptes de la mandoline dans cette musique. Il naît James A. Rachell le 16 mars 1903 ou 1910 (1), de Lula Taylor et George Rachel dans une ferme près de Allens, quelque cinq kilomètres au nord-est de Brownsville, Tennessee. Il travaille dans les champs dès l’âge de sept ans et son enfance se passe dans un univers très agricole, comme il le relate dans Blues Mandolin Man: The Life and Music of Yank Rachell par Richard Congress (University Press of Mississippi, 2001) : « Autour de la maison, il n’y avait que des arbres et de l’herbe dans la campagne. Dans ces vieilles maisons rurales, on voyait le soleil se lever en restant au lit. Il y avait des fissures. Ma maison se trouvait à environ 800 mètres de la route. Elle était en bois. Certaines étaient faites de rondins retenus entre eux avec de la terre. Nous avions des volets mais pas de fenêtres. On ne peignait pas les maisons à l’époque à la campagne. Il n’y avait pas beaucoup de meubles à l’intérieur. Quelques maisons dans lesquelles j’ai vécu – on a déménagé plusieurs fois pour travailler dans d’autres fermes – avaient un porche, d’autres non. Nous avions une grange, des poules et un poulailler. Papa cultivait un potager avec des haricots, des oignons, des patates douces, des pommes de terre et des petits pois. On n’achetait pas grand-chose sinon un peu de farine, de sucre et de café. »

Son premier instrument est une sorte de diddley bow, selon une interview du 2 octobre 1993 menée par Barry Lee Pearson (2) pour le site « The Country Blues » : « Quand j’étais gosse j’avais un bout de fil de fer, je le fixais quelque part et j’essayais de jouer avec ça. On avait de vieux Graphophones avec des pavillons. Ce n’était pas comme les tourne-disques d’aujourd’hui, il fallait les remonter. J’écoutais ces trucs et j’essayais de jouer avec mon fil de fer. » À huit ans, il voit un voisin sous un porche avec un instrument qu’il ne connaît pas et qui l’émerveille, une mandoline. L’homme, Augie Rawls, lui permet d’y toucher, Rachell souhaite l’acheter mais le musicien en demande cinq dollars. Il ne possède pas cet argent mais ses parents lui ont confié un cochon dont il doit s’occuper. Rachell échange donc son cochon contre la belle mandoline. Au bout d’un moment, sa mère s’aperçoit de la disparition du cochon et finit par savoir ce qu’il s’est passé. Après avoir menacé de le fouetter, elle renonce à le punir mais lui dit qu’une fois l’automne venu il n’aura qu’à manger sa mandoline ! Surnommé Yank par sa grand-mère, alors qu’il sait un peu jouer de la guitare, il se consacre assidument à la mandoline et apprend seul, toujours selon Pearson : « Il n’y avait pas de professeurs de musique à l’époque, j’étais perdu dans la campagne. (…) J’aimais juste le blues. Je suppose que c’était un don chez moi. J’avais le blues. Quand tu viens d’où je viens, tu as le blues. On n’avait rien en ce temps-là. On entendait seulement le hululement des chouettes. On allait en ville en gros une fois par mois. J’avais une paire de chaussures par an. »

Un cousin et un oncle du côté de sa mère complètent toutefois son apprentissage. Yank Rachell commence à jouer localement, grandit avec deux frères également musiciens (Leslie et A.B.), tous trois échangent guitare et mandoline. Mais sans doute au même moment, Yank apprend aussi le banjo, le violon et l’harmonica, qu’il délaissera ensuite. Et, surtout, il rencontre Hambone Willie Newbern, lui aussi adepte de la mandoline et qui l’aide à se perfectionner sur l’instrument (Congress) : « Ouais, Hambone Willie Newbern. Je ne sais pas d’où il venait mais il passait par Brownsville et traînait dans les parages. Il était bon à la guitare et à la mandoline. Il y avait aussi Bob Stevens (3), je les connaissais tous les deux. Je n’avais aucune idée de la façon d’accorder une mandoline avant que Newbern vienne et me montre comment procéder. (…) Je m’y suis mis quand je l’ai vu avec sa mandoline. Il m’a appris beaucoup de chansons, et je lui en ai appris aussi quelques-unes. Mais j’ai appris bien plus d’airs de lui car il en connaissait plus. Il était plus âgé que moi. Willie Newbern était un grand type, un noir à la peau foncée. Et c’était aussi un sacré guitariste ! (…). J’allais déjà jouer dans des soirées à la campagne, puis j’y suis retourné avec ma mandoline. J’ai marché dans les deux kilomètres pour aller jouer chez un gars qui organisait une fête. Je ne savais pas jouer grand-chose mais je me suis lancé. Le type m’a donné 50 cents. Mon Dieu, c’était une somme pour moi à l’époque ! 50 cents ! Ouais, je croyais que ce mec était fou de me payer pour ça. »

Rachell estime qu’il avait alors entre dix et douze ans, et progressivement, il se produit localement de plus en plus régulièrement, y compris face à des publics blancs. Il ne se souvient pas de la date précise de sa première rencontre avec Sleepy John Estes, se contentant de préciser qu’il était alors adulte. On peut donc raisonnablement la situer au début des années 1920. À l’époque, Rachell joue trois soirs par semaine chez un certain Charles Bonds, où Estes finit par le rejoindre. L’entente est immédiate et ils forment un groupe avec Jim Davis (basson), Eric Bridey (violon) et Pie Gandy (trombone). Leur registre englobe old-time music et blues, et ils restent ensemble durant cinq ou six ans. Rachell ne vit pas encore de la musique et travaille à droite et à gauche autour de Brownsville, sur une voie ferrée, dans une station-service, comme conducteur de dépanneuse, dans des bars, sur des stands de grillades au barbecue…

Toujours en compagnie de Sleepy John Estes, il s’installe ensuite à Memphis où ils fondent le Three Js Jug Band (4) avec Jab Jones au piano. Nous sommes en 1929 et la carrière de Rachell et ses compères va changer de dimension. Ils sont remarqués sur Beale Street par le producteur et découvreur de talents Ralph Peer, comme il le raconte à Congress : « Ralph Peer, ouh, ça remonte à loin ! Un Blanc, costaud et beau gosse. Il a payé 900 dollars pour nous trois ! J’ai pensé qu’il était dingue. Je sortais à peine de ma campagne, je ne connaissais pas grand-chose aux affaires d’argent. J’étais jeune, je n’avais pas de famille à charge. J’ai tout flambé. Mais j’ai beaucoup appris. » Effectivement, le 17 septembre 1929, le Three Js Jug Band grave une chanson pour Vocalion, Broken Hearted, Ragged And Dirty Too, qui reste inédite mais que le trio réengistrera neuf jours plus tard, le 26 septembre. Entre le 24 septembre et le 2 octobre 1929, les trois artistes enregistrent six chansons, quatre sous le nom du seul John Estes, les deux autres créditées au duo John Estes/Yank Rachel (5), ces dernières avec Rachell pour la première fois aussi au chant (T-Bone Steak Blues et Little Sarah). Quoi qu’il en soit, il s’agit pour tous de leurs premiers enregistrements.

Outre Estes, Rachell côtoie de nombreux artistes à Memphis dont Will Shade qui se fait appeler Son Brimmer, Hammie Nixon et Noah Lewis, bientôt tous connus au sein de jug bands qui vivent alors un apogée. En 1930, Rachell joue de la mandoline sur une douzaine de faces de John Estes et Noah Lewis, et on l’entend aussi au chant sur deux d’entre elles les 17 et 30 mai, Expressman Blues et Sweet Mama. Le 6 février 1934, après quasiment quatre ans de silence discographique, il réapparaît au chant et à la guitare en duo avec le guitariste Dan Smith, mais les deux hommes sortent un single sous le nom de Poor Jim with Dan Jackson. Deux autres suivent par les mêmes, le premier en tant que Poor Jim, le second en tant que Yank Rachel and Dan Smith (Night Latch Blues/Gravel Road Man). Il s’agit donc du premier single réalisé par Yank Rachell en quelque sorte en « leader », soit pas seulement comme accompagnateur ou en utilisant un pseudonyme.

Rachell est désormais très actif, et en septembre 1937, il prend le temps d’épouser Ellae Mae, qui lui donnera quatre enfants, deux filles et deux garçons. Depuis au moins 1934, il fréquente également John Lee « Sonny Boy » Williamson, avec lequel il enregistre quatre ans plus tard. Durant cette année 1938 extrêmement prolifique, il signe chez Bluebird de nombreux titres, sous son nom, avec Elijah Jones, Walter Davis, Big Joe Williams et bien sûr Williamson, ce qui fait de lui un acteur essentiel du blues urbain qui se répand à Chicago. L’embellie se prolonge entre 1941 et 1944 avec Williamson et d’autres protagonistes importants du blues de la Windy City dont Washboard Sam et Alfred Elkins. Rachell s’éloigne ensuite de la scène pour se consacrer à sa famille. Il vit un temps à Saint-Louis avant de s’installer entre 1956 et 1958 à Indianapolis, où habite la sœur de sa femme.

Ella Mae décède en 1961 et le laisse désœuvré. Ses vieux amis (Sleepy John Estes, Hammie Nixon et Big Joe Williams), ainsi que Mike Bloomfield, viennent à sa rescousse et le persuadent de venir à Chicago. En mars 1963, accompagné des artistes cités ci-dessus, les Tennessee Jug Busters, Yank Rachell enregistre pour le label Delmark de Bob Koester un album remarquable, simplement intitulé « Mandolin Blues ». Un an plus tard, le 3 mars 1964, les mêmes sans Big Joe Williams remettent le couvert pour Delmark avec « Broke and Hungry ». En plein Blues Revival, la carrière de Rachell est pleinement relancée, il est immortalisé au festival de Newport en 1964, prend part en 1966 à la tournée de l’American Folk Blues Festival, figure au programme d’Ann Arbor en 1970… Il enregistre très peu durant cette période mais il bénéficie d’une popularité considérable.

Un nouvel album en 1973, « Yank Rachell » chez Blue Goose, confirme qu’il n’a rien perdu, tout comme « Chicago Style » en 1979 chez Delmark, qui sortira toutefois en 1987. Sur ce dernier disque, Rachell chante, joue de la mandoline, de la guitare mais aussi de l’harmonica, et il s’entoure d’un groupe électrique composé de Pete Crawford (guitare), Floyd Jones (basse) et Odie Payne (batterie). Une formule inhabituelle pour lui qui ne l’empêche pas d’exprimer toutes ses qualités. On le voit également en 1985 dans le film Louie Bluie de Terry Zwigoff, dédié au bluesman Howard Armstrong. Sa voix faiblit sur ses enregistrements suivants mais il reste brillant à la mandoline, mais il demeure brillant à la mandoline, y compris sur ses deux derniers albums, « Pig Trader Blues » (Slippery Noodle, 1995, partagé avec David Morgan) et « Too Hot for the Devil » (1997, Flat Rock). Il meurt peu après cette ultime réalisation, le 9 avril 1997, à l’âge de quatre-vingt-sept ou quatre-vingt-quatorze ans, soit près de soixante-dix ans après ses débuts discographiques.

Voici neuf chansons et un album complet en écoute.
– T-Bone Steak Blues en 1929.
– Expressman Blues en 1930.
– Night Latch Blues en 1934 (Yank Rachel and Dan Smith).
– Rachel Blues en 1938.
– Hobo Blues en 1941.
– Bye Bye Blues en 1944.
– Stop Knocking on My Door en 1963.
– I Don’t Believe You Love Me no More en 1979.
– Make My Love Come Down en 1986.
– « Too Hot for the Devil » en 1997 (album complet).

(1). Il est malaisé d’établir formellement l’année de naissance de ce bluesman. D’après Bob Eagle et Eric S. Leblanc dans l’ouvrage référent Blues – A Regional Experience (Praeger, 2013), sur la base du recensement de 1920, Rachell avait alors 16 ans, ce qui va dans le sens d’une naissance en 1903. Mais l’année 1910 reste couramment citée, y compris par d’autres sources sérieuses et fiables. En outre, Eagle et LeBlanc orthographient le nom de naissance du bluesman « Rachel » avec un seul « l » final, graphie reprise sur son premier single sous son nom en 1934 pour Vocalion. Mais la graphie « Rachell » a depuis pris le dessus…
(2). Musicien, enseignant, folkloriste et auteur, Barry Lee Pearson a publié plusieurs livres et de nombreux articles dans la presse spécialisée.
(3). Il s’agit en fait de Vol Stevens, présent à la mandoline sur de nombreux enregistrements du Memphis Jug Band dans les années 1920.
(4). Les trois « J » (Three Js) sont en fait les initiales de leurs trois prénoms, James Rachell, John Estes et Jab Jones.(5). Un mystérieux harmoniciste du nom de Tee apparaît également sur trois de ces chansons. Et le 24 septembre 1929, le pianiste Johnny Hardge remplace Jab Jones au piano.
