Roy Book Binder, fin de parcours pour le troubadour new-yorkais

Depuis la création de ce site, et sans doute même depuis que j’écris sur le blues, c’est la première fois que je suis confronté à pareille hécatombe… Certes moins connu que John Hammond et Mike Vernon, Roy Book Binder fut toutefois comme eux un acteur du blues blanc originel, en l’occurrence américain. Il est donc le troisième à quitter cette Terre en seulement quatre jours, hier 3 mars 2026 à l’âge de quatre-vingt-deux ou quatre-vingt-quatre ans. Chanteur, guitariste et storyteller (on peut aussi le qualifier de songster), Book Binder est de la même génération que John Hammond et comme lui originaire de New York. Bien qu’il ait débuté dans les années 1960 avec le révérend Gary Davis comme mentor, il a enregistré à partir du début des années 1970. Il s’exprimait dans une veine traditionnelle qui englobait Country Blues, Folk Blues, Piedmont Blues, ragtime, et se consacrera également à l’enseignement.

Avec Gary Davis.

Paul Roy Bookbinder (en un seul mot) voit le jour le 5 octobre 1943 (l’année 1941 est également citée) dans le Queens à New York. Pour échapper à la vie trop formatée que lui imposent ses parents issus de la classe moyenne, il s’engage dans la marine à dix-sept ans, ce qui le conduit en Italie où il apprend la guitare. De retour à la vie civile, il se lie avec Dave Van Ronk, une figure de la scène folk à Greenwich Village, puis vient la rencontre avec Gary Davis, comme il le relate dans une interview de Michael Lello publiée sur le site Highway 81 Revisited : « Eh bien, il était disponible et le premier sur ma liste. Après avoir quitté l’armée, j’étais en ville avec Dave Van Ronk et Gary était ma référence. Dans les années 1960 il a eu du succès dans sa carrière quand Peter, Paul and Mary ont repris une de ses chansons, mais avant cela, il jouait dans les rues. Il donnait des leçons chez lui à Long Island pour 5 dollars. Je n’avais pas trop de perspectives à l’époque, j’ai renoncé à mon indemnité de l’armée et à mes études, et je suis parti sur la route avec lui pour devenir chanteur folk. »

En 1969.

Book Binder a effectivement toujours utilisé la formule folk singer pour se définir car il ne s’identifiait pas en bluesman, mais plutôt en entertainer, terme difficile à traduire mais qui qualifie une personne qui divertit le public : « J’ai toujours considéré que j’étais davantage un entertainer qu’un bluesman. Je ne pense vraiment pas être le meilleur guitariste du monde. Il existe de meilleurs chanteurs, des gens plus amusants que moi. Mais c’est du divertissement. Rien que du divertissement. » Le temps passé sur la route avec Davis influence beaucoup Book Binder, notamment en termes de textes qui racontent la vie itinérante et vont en faire un storyteller avisé et reconnu. En 1968, il grave ses premiers singles chez Kicking Mule et Blue Goose Records (ces deux labels créés en 1970 sortiront ensuite les titres sur des compilations), puis tourne en Europe l’année suivante avec Arthur « Big Boy » Crudup et Homesick James.

Avec Pink Anderson.

Au même moment, il côtoie un autre bluesman qui sera une source d’inspiration, le chanteur-guitariste de Piedmont Blues Pink Anderson. Dès lors, il ne tarde pas pour enregistrer en 1971 un premier album intitulé « Travelin’ Man » (cela deviendra aussi un des surnoms de l’artiste qui durant seize ans se déplacera sur la route dans un camping-car qui sera aussi son domicile), cette fois pour le label Adelphi Records, et sur la pochette duquel il arbore déjà cette épaisse moustache qui ne le quittera plus ! Il est seul sur ce disque orienté Folk Blues uniquement composé de reprises des pionniers des années 1920 et 1930 (beaucoup de Piedmont Blues, un peu de Delta Blues, un zeste de Texas Blues), mais la fluidité de ses interprétations, au chant comme à la guitare, démontre que tout est déjà parfaitement en place.

Fats Kaplin, Roy Book Binder, Howard Armstrong, Ted Bogan et Carl Martin, Philly Folk Festival, 1976.

Il s’associe ensuite avec Fats Kaplin, un multi-instrumentiste qui joue du violon, de la guitare, de la steel guitar, du banjo, de la mandoline, de l’accordéon, mais aussi des instruments orientaux comme l’oud et le cümbüş, entre autres paraît-il ! Sur l’album qu’ils partagent en 1975 chez Blue Goose, « Git-Fiddle Shuffle », Kaplin joue toutefois surtout du violon et un peu de banjo. Sur le troisième album de Bookbinder, « Ragtime Millionaire » (Blue Goose, 1977), Kaplin est encore présent au violon, et Alan Seidler s’ajoute au piano. Le registre de ses trois albums initiaux est assez similaire, mais la carrière de Bookbinder prend ensuite un virage marqué. Comme mentionné plus haut, il prend donc la route à bord de son camping-car, et il se retrouve à Tampa en Floride, où il signe en mars 1979 chez Flying Fish « Goin’ Back to Tampa ». Mais cette fois, il s’accompagne d’une formation étoffée comprenant une douzaine de musiciens avec un pianiste, des percussionnistes, des cuivres et des chœurs ! La même année, il enregistre avec Knocky Parker au piano « The Tampa Sessions », mais le disque sortira seulement en 1997 chez PEGleg Records, un label qu’il a créé.

Bookbinder se concentre ensuite sur les tournées et les concerts. Il décroche toutefois un contrat chez un label plus important que les précédents, en l’occurrence Rounder, pour lequel il réalise quatre albums, « Bookeroo! » (1988), « The Hillbilly Blues Cats » (1992), « Live Book… Don’t Start Me Talkin’… » (1993) et « Polk City Ramble » (1998), sur lesquels son nom apparaît désormais orthographié en deux mots, Book Binder, une graphie qui ne changera plus. Cinq autres suivront jusqu’en 2017 sur son label PEGleg. Côté enseignement, il importe également de citer son Books’ Blues Book: The Songs and Fingerstyle Guitar Arrangements of Roy Book Binder (Homespun, 2004), un songbook de 64 pages avec un CD et les partitions de seize chansons dont il est l’auteur. Les circonstances du décès de Roy Book Binder ne sont pas connues et des dates jusqu’en mai prochain étaient mentionnées sur son site Internet, mais fin janvier, sur son profil Facebook, il annonçait des annulations de concerts pour raisons de santé…

Avec Ray Charles en 1979.

Voici maintenant dix chansons en écoute. Les photos de cet article sont toutes tirées de la collection de Book Binder. Bon nombre sont très rares et démontrent qu’il a côtoyé de très grands bluesmen.
Travelin’ Man en 1971.
Bad Dream Blues en 1975.
Ragtime Millionaire en 1977.
Talks all over Town en 1992.
Let’s Get Drunk Again en 1992.
Ballad of Amazing Grace and Side Show Dan en 1998.
Trouble in the Streets en 2001.
Cocaine Blues en 2005.
Preacher Picked the Guitar en 2012.
That’ll Never Happen no More en 2023.
Photos : © Collection Roy Book Binder.

Avec John Hammond.

Avec Johnny Shines.

Avec Sonny Terry.

Avec Robert Lockwood, Jr.

Paul Geremia, Utah Phillips, Dave Van Ronk et Roy Book Binder.

Avec Fats Kaplin.