Mike Vernon laisse le blues britannique orphelin

© : MNPR Magazine.

Il est des conjonctions d’événements dont on se passerait volontiers. John Hammond, qui vient de nous quitter, fut un des principaux acteurs de l’émergence du blues blanc aux États-Unis dans les années 1960. À la même époque de l’autre côté de l’Atlantique, l’Anglais Mike Vernon s’imposa comme le plus important producteur du blues blanc britannique, que nous appelons le British Blues Boom. Cofondateur de la revue pionnière R&B Monthly et du label Blue Horizon, Vernon, qui était également lui-même chanteur, musicien et parolier, travailla avec les meilleures formations de l’âge d’or du blues britannique dont les Bluesbreakers de John Mayall, Savoy Brown, Ten Years After, Chicken Shack, Fleetwood Mac… Mais il collabora aussi avec des bluesmen afro-américains comme Eddie Boyd, Champion Jack Dupree, Roosevelt Holts, Johnny Shines, Bukka White, Otis Spann, Sunnyland Slim, Mississippi Joe Calicott, Jimmy Witherspoon et bien d’autres. Mike Vernon est donc décédé ce 2 mars 2026 à l’âge de quatre-vingt-un ans.

Mike Vernon, Keef Hartley et Neil Slaven, vers 1970. © : Sound On Sound.

Il naît Michael William Hugh Vernon le 20 novembre 1944 à Harrow, une ville anglaise en banlieue nord-ouest de Londres. Vernon découvre la musique dès l’enfance, surtout grâce à un ami de son père qu’il appelle Uncle Charlie, qui possède une collection de 78-tours, notamment de R&B et de pop (The Ink Spots, The Mills Brothers et Louis Jordan selon une interview de Gianni Franchi pour le site « Spaghetti & Blues »). Avec sa mère et son frère Richard, il chante également à l’église à Purley, cette fois au sud de Londres. Sa mère regarde aussi des comédies musicales américaines, et en grandissant, il écoute du jazz et du classique, absorbant tout « comme une éponge » selon ses propres termes. Il n’échappe pas à la vague du rock ‘n’ roll dans les années 1950, ce qui le mène logiquement au blues, d’abord encore teinté de R&B, puis progressivement au Country Blues et au Chicago Blues.

Le premier numéro de R&B Monthly. © : Popsike.

Au lycée, il fréquente Neil Slaven, également passionné de blues et qui joue un peu de guitare. Durant ses études au Croydon Art College, il profite de son temps libre pour aller voir les inévitables précurseurs du blues britannique que sont Alexis Korner et Cyril Davies, et rencontre les futurs membres de groupes appelés à devenir célèbres comme les Yardbirds et les Rolling Stones. Après un an à l’université, il décide de faire de la musique son métier, et pour cela, il envoie des lettres aux compagnies discographiques. Decca l’engage le 12 novembre 1962, huit jours avant son dix-huitième anniversaire, comme assistant à la direction du département « Artistes et répertoire ». Il est d’abord un peu l’homme à tout faire, mais très vite il se consacre aux activités liées à la production lors des enregistrements en studio. Parallèlement, il aime écrire des chansons et continue d’ailleurs de chanter, au point même de lancer son propre groupe orienté R&B, The Mojo Men, mais l’expérience fait long feu.

Le premier album sorti par Blue Horizon.

Le premier album produit par Mike Vernon est « In London », enregistré les 27 et 28 novembre 1963 par le chanteur-pianiste Curtis Jones, qui est donc un bluesman afro-américain. Alexis Korner l’accompagne à la guitare, et l’historien et auteur Paul Oliver se charge des notes de pochette. En février 1964, avec son frère Richard et son ami Neil Slaven, il fonde R&B Monthly, qui propose au sommaire de son premier numéro Otis Spann, Curtis Jones, Ray Charles, Sun Records… Avec Blues Unlimited lancé l’année précédente, également en Angleterre, R&B Monthly, qui cessera de paraître en février 1966, est ainsi une des deux premières revues consacrées au blues dans le monde. Vernon et Slaven n’en restent pas là et créent en 1965 le label Blue Horizon, et inaugurent leur catalogue avec le premier single sous son nom du guitariste Hubert Sumlin, composé de deux instrumentaux, Across the Board (avec Slaven à la seconde guitare) et Sumlin Boogie.

Richard et Mike Vernon. © : Sound On Sound.

Blue Horizon réalise son premier album la même année, et il concerne encore un bluesman afro-américain, « The Flying Eagle » par Doctor Ross, qui l’a enregistré le 20 mai 1965 lors de la tournée de l’American Folk Blues Festival (AFBF). Le label sort d’autres singles qui sont des rééditions de 78-tours rares (Woodrow Adams, George « Harmonica » Smith, Snooky Pryor, Moody Jones, J.B. Lenoir, Drifting Slim, Houston Boines, Sonny Boy Williamson II…), mais Blue Horizon s’impose très vite comme une marque majeure avec des artistes et groupes du British Blues Boom (Fleetwood Mac, Chicken Shack et Duster Bennett), aux côtés de dizaines d’albums par des bluesmen afro-américains en plein Blues Revival. Si les tournées de l’AFBF permettent à l’Europe de découvrir ces bluesmen, Blue Horizon et Vernon contribuent grandement à la reconnaissance planétaire de cette musique encore peu connue à l’époque en dehors des États-Unis.

© : Discogs.

Mais Vernon poursuit son travail avec Decca, et réalise sans doute en 1966 son plus gros coup en produisant le très fameux album « Blues Breakers: John Mayall With Eric Clapton ». Vernon produira tous les albums de Mayall dans les années 1960, soit jusqu’à « Blues From Laurel Canyon », et bien d’autres par les principales formations du British Blues Boom, que je cite en partie en préambule de cet article. Il sait aussi se diversifier et œuvre sur le premier album de David Bowie, « David Bowie » (chez Deram). Comme artiste, Vernon enregistre son premier album en 1971 chez Blue Horizon, « Bring It Back Home », sur lequel il chante et joue de la basse et de la guitare, avec en invités Rory Gallagher et Paul Kossoff. Il est suivi deux ans plus tard de « Moment of Madness » chez Sire. Le producteur reste actif durant les décennies suivantes pour des artistes d’horizons variés (blues, rock, R&B, funk…) dont il est impossible de dresser la liste ici. Il fonde également les labels Code Blue et Indigo, puis prend ses distances avec le milieu musical et s’installe en Espagne en 2000. Une retraite dont il sort ponctuellement pour produire de jeunes artistes britanniques (comme dans les sixties !) dont Dani Wilde et Oli Brown, tout en réalisant trois nouveaux albums très marqués blues sous son nom : « Just a Little Bit » (avec Los Garcia, Cambaya Records, 2015), « A Little Bit More » (avec The Mighty Combo, Nuba/Karonte, 2017) et « Beyond The Blue Horizon » (avec The Mighty Combo, Manhaton Records, 2018).

Mike Vernon et John Mayall le 9 octobre 2019 à Malaga, Espagne. Per Ole Hagen / Referns / Getty Images.