Les livres de l’année 2025, # 5 : Before Elvis: The African American Musicians Who Made the King

© : Da Capo Press.

Comme l’année dernière, outre les disques, je vous propose une liste de mes cinq livres favoris, mais il ne s’agit pas d’un classement dans l’immédiat. En revanche, le 22 janvier 2025, je publierai cette fois un véritable Top 5 de ces livres de cette année 2025. Mon cinquième et dernier livre est Before Elvis: The African American Musicians Who Made the King par Preston Lauterbach (Da Capo Press, 320 pages, 30 dollars), paru le 7 janvier 2025. Icône absolue de la musique populaire du XXe siècle, Elvis Presley a bien entendu fait l’objet de multiples ouvrages, y compris sur ses influences afro-américaines qui vont du blues à la country en passant par le gospel. Celui que propose Lauterbach est particulièrement intéressant, d’abord parce qu’il est parfaitement documenté, mais sans doute plus encore parce qu’il remet les éléments dans leur contexte avec une rare acuité.

Arthur « Big Boy » Crudup, Ann Arbor Blues Festival, 1969. © : Stanley Livingston / Courtesy of Thomas Erlewine / Da Capo Press.

Concernant les musiques afro-américaines, nous savons qu’Elvis s’est grandement inspiré d’Arthur « Big Boy » Crudup, de Big Mama Thornton et de Junior Parker pour le blues, de l’éclectique guitariste Calvin Newborn dont le registre englobait le blues, le jazz et le rock ‘n’ roll (Elvis en tira son jeu de scène suggestif et acrobatique), mais aussi pour le gospel de William Herbert Brewster, Sr. Ce dernier fut à la fois pasteur, poète, dramaturge, chanteur et compositeur essentiel : on lui doit ainsi Move on Up a Little Higher (Mahalia Jackson) et Surely, God Is Able (The Ward Singers), les deux premières chansons de gospel vendues à plus d’un million d’exemplaires, ainsi que Lord I’ve Tried (The Soul Stirrers), I’ll Go (Queen C. Anderson) et I’m Climbing Higher and Higher (Marion Williams).

Publicité montrant Calvin Newborn lors de sa collaboration avec Earl Hines, 1960. © : Courtesy of Mike Powers / Da Capo Press.

Ces personnages sont évoqués dans les huit premiers chapitres du livre (première partie intitulée « Before Elvis »), aux côtés d’animateurs radio car durant sa jeunesse, Elvis, qui ne pouvait se rendre dans les clubs où se produisait des Noirs, écoutait beaucoup de musique de cette façon. Il découvre ainsi les bluesmen cités plus haut, le premier étant Crudup. Comme il le fait pour les autres, Lauterbach propose une biographie basée sur des interviews et témoignages. Mais là où d’aucuns se contentent de regretter que le bluesman a été floué par Elvis qui a repris ses chansons sans lui verser les royalties qui lui reviennent, l’auteur met les choses au point. Si Crudup n’a effectivement pas reçu les sommes qui lui revenaient, c’est avant tout dû au « système » alors en place dans les années 1940 : Lester Melrose, producteur pour lequel le bluesman enregistra la plupart de ses grands succès pour Bluebird et RCA Victor (dont That’s All Right (Mama), My Baby Left Me et So Glad You’re Mine, tous repris par Elvis), payait les artistes à la séance, qu’il invitait à revenir en studio uniquement si leurs disques se vendaient bien… D’autres pousseront le bouchon plus loin en s’attribuant les crédits de chansons dont ils n’étaient pas les auteurs !

Elvis au centre, avec à sa droite Junior Parker et à sa gauche Bobby « Blue »Bland, dans les coulisses de la radio WDIA à Memphis, 6 décembre 1957. © : Dr. Ernest C. Withers Sr. / Courtesy of Withers Family Trust / Da Capo Press.

En revanche, sur les disques d’Elvis, les titres sont bien crédités aux bons auteurs, qu’il s’agisse de Crudup, Thornton, Parker… On peut évidemment regretter que ces géniteurs afro-américains n’aient jamais reçu les royalties qu’ils méritaient, mais l’attribuer au seul Elvis serait hasardeux et simpliste. C’est d’ailleurs ce que s’efforce de démontrer Lauterbach en mettant donc en avant le contexte, et cela fait tout l’intérêt de son propos. La deuxième partie (« After Elvis », chapitres 9 à 20) n’est pas moins intéressante. Toujours avec un grand souci du détail, l’auteur confronte l’immense succès rencontré par Elvis avec l’évolution des carrières de celles et ceux qui l’ont influencé. Il s’appuie notamment sur la presse, qui malgré la ségrégation, parvient à démontrer ce que doit Elvis aux bluesmen, lesquels en tirent même un certain bénéfice pour donner un nouvel élan à leur carrière, même s’il faut bien sûr relativiser…

Big Mama Thornton en Californie, 1965. © : Kelly Hart / Courtesy Berkeley Folk Music Festival Archive / Charles Deering McCormick Library Special Collections / Northwestern University Libraries / Da Capo Press.

Concernant un autre aspect du contexte, Lauterbach n’occulte évidemment pas les questions relatives à la ségrégation, au racisme et aux droits civiques, très prégnantes au moment où Elvis accède à une popularité planétaire. En fin d’ouvrage, l’auteur s’arrête aussi sur l’intérêt croissant du public blanc pour les musiques afro-américaines dans les années 1960, histoire de nous rappeler qu’Elvis Presley est aussi un acteur essentiel de la « réconciliation » des musiques noires et blanches. Un nouvel ouvrage vraiment remarquable de la part de Preston Lauterbach, auquel on doit d’autres livres sur les musiques afro-américaines, dont les trois derniers qui sont également très réussis : Brother Robert – Growing Up With Robert Johnson (avec Annye C. Anderson, Hachette Books, 2020), Timekeeper – My Life in Rhythm (avec Howard Grimes (DeVault Graves Books, 2021) et Spirit of the Century – Our Own Story (biographie des Blind Boys of Alabama, Hachette Books, 2024).

Foule mixte à l’East Trigg Missionary Baptist Church du Reverend W. Herbert Brewster Sr., Memphis, 1953. Copyright. © : Dr. Ernest C. Withers Sr. / Courtesy of Withers Family Trust.